LA BATAILLE DE TIERGUES

Le rond point de Lauras ? Allez, il n’est guère qu’à deux cents mètres. Un demi cercle à gauche, et ces petits diamants scintillants, étoiles éphémères en rase motte reprennent l’axe d’une route plongée dans le noir. Minuscules lucioles tremblotantes, petites têtes d’épingles comme aimantées, aspirées par un puits de lumière «phéromone».

Ces deux cents mètres, « bon sang de bon dieu » comme disent les anciens, qu’ils sont longs avant que nous devinions de fragiles silhouettes. Des voûtées, des tordus, des marches droit aux pas cadencés, des regroupés en petits chapelets, des mains sur les hanches, ces anonymes des cent bornes, des hommes, des femmes qui l’instant d’un grand jour dépassent les bornes. C’est hors normes.

Le col de Tiergues, c’est là que se gagne la bataille des cents bornes. Contre un seul ennemi, soi même. On peut se détester, on peut vitupérer, on peut s’engueuler, on peut en vouloir au monde entier, ya rien à faire, on est bien seul plongé dans sa douleur, dans sa solitude, dans sa misère, a lutter contre cette ombre malfaisante, au beau milieu d’un immense nul part.

“Dis, tu s couru combien de fois les 100 km ?”

Bientôt minuit, à St Aff., les portes ont couiné sur leurs gonds, elles se sont refermées sur les attardés. Pour les autres, les malgré tout bien heureux, c’est le demi tour, ya plus qu’à rentrer par cette longue ascension du col de Tiergues, à avaler, à vomir comme un mauvais sirop amer, où chacun, chacune traîne son gros boulet.
Sous les tentes du ravitaillement, les bénévoles ont fini de chanter les tubes à la Balavoine. La daube de veau (en réalité, c’était de l’agneau) a été dégustée dans la bonne humeur, tous et toutes se réchauffent dans l’attente des derniers, épaules contre épaules en chaloupant nonchalamment.
La tente secours s’est vidée, on se réchauffe au pied d’un brasero, on tire sur une clope, Jean Claude, le chef de poste se démène, les bras chargés de grands lits picot repliés. Aurélien Connes, un bon gars d’ici, une nouvelle fois second de la course en 7h47’ est encore là sur ses deux jambes, présent comme chaque année pour porter mains fortes à ses copains de l’ACSA. Après la ola, il fait son quart.

Les dernières âmes en peine ont pris le bus. Lumières clignotantes, trois marches à grimper, une grosse misère en bandoulière. Les deux heures du matin sont dépassées, c’est bientôt l’heure du boulanger pour poser ses deux pieds sur le parquet, des têtes connues défilent encore, des vieux de la vieille qui ont porté en son temps, le petit bonhomme Spiridon floqué sur de minces maillots à résille. « Dis, tu as couru combien de fois Millau ? ». L’homme questionné pointe le museau, les lèvres à portée d’un verre de potage encore fumant, sa femme lui ajustant le maillot en lui farfouillant le bas du dos, il répond « 5 x 7 ». Au jeu des cents bornes, ya plus qu’à multiplier. Respect Monsieur.

LE PORT FOLIO

Photographies réalisées lors des 100 km de Millau au ravitaillement de Tiergues entre St Affrique et St Rome de Cernon.

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