ROCK’N BIKE, BOTTES DE PAILLE ET LIVRET CAISSE D’EPARGNE

Alors que le gravel fait une entrée remarquée sur notre territoire, il y a près de 35 ans, le VTT explose en terre caussenarde avec l’organisation de la première compétition, la Rock’N Bike, créée en 1988 au Maubert sur le Causse Noir. Flash back sur cette épreuve pionnière qui ouvre une voie royale pour le développement des sports de pleine nature et du VTT en particulier.  

Jean Gabriel Cordier, pionnier du VTT à Millau

Un âne, cinq bottes de paille, une baignoire pour enfant, un égouttoir à spaghetti et un livret Caisse d’Epargne….j’en conviens, cela demande des explications.

Nous sommes donc le 17 avril 1988, un petit matin malin qui n’a rien d’ordinaire du côté du Maubert, cette ferme du Causse Noir, repère de la famille Robert et du grand Louis, et porte d’entrée pour fureter dans le chaos rocheux de Montpellier le Vieux.

Voici donc quelques explications. Commençons par l’âne, ce quadrupède mal luné, mal léché venu fourrer son museau là où il ne faut pas. Se dandinant, l’œil torve, au beau milieu de ces bipèdes la coupe au bol, un pied sur la pédale de droite, une demi-fesse sur la selle, les mains gantées et ce drôle de vélo aux allures de crapaud entre les pattes.

Nous étions donc à quelques minutes du départ de la première édition de la Rock’N Bike, baptisée pompeusement «premier grand raid des causses en VTT». Pas de banderoles, pas d’oriflammes, pas de ganivelles, pas de sono, tout juste deux arbres pour encadrer, gauche droite ce peloton de pionniers et…un âne. Morveux et baveux à renifler de près les gambettes de ces poilus du VTT, mountain bikers de la première heure. Immuable, indécrottable, indéboulonnable, l’air de dire «là, les gars, je suis chez moi, basta».

Ainsi fut donné le départ de cette course pas vraiment officielle, un peu sauvage, non affiliée à la toute jeune Association Française de Mountain Bike lancée par Stéphane Hauvette le créateur du Roc d’Azur en 1984 avec 7 concurrents au départ dont Raymond Creuset le patron visionnaire de Mécacycle et Larbi Midoune, le vainqueur historique de cette grande première.

Argumentaire de cette organisation visionnaire proposant un parcours de 60 km tracés entre Ramatuelle et Fréjus «Il y avait un site enchanteur, baigné de mer et de soleil. Il y avait un long parcours de rêve, à une époque où tous les circuits restaient encore à découvrir. Il y avait tout simplement l’idée de faire du vélo autrement, plus en contact avec la nature, et de faire partager cette passion avec le plus grand nombre ».

Dans l’énergie du Roc d’Azur, les Grands Causses découvrent ainsi cette discipline naissante. Le calendrier des épreuves s’étoffe. En1988, 8 courses sont déjà affiliées à un pseudo championnat de France, sans oublier les 24 Heures du Rouret, la Fox Sand, le Trophée des Alpes, le Tour du Sancy, les 24 Heures d’Auvergne, la Paris – Deauville, Gigondas  et la Rock’N Bike en Occitanie.

Ces épreuves participent à la démocratisation de la discipline avec  l’arrivée des premiers destriers à pneus crantés, le Tracker chez MBK, le Maverick chez Raleigh, le VTT1 chez Peugeot, imposantes montures, long cadre en acier, guidon large, triple plateau et le poids d’un âne mort sur la bascule. Pour accompagner ce développement foudroyant, 40 000 VTT vendus en 1989 et déjà 1000 concurrents au Roc d’Azur cette année là, Vélo Vert sort en kiosque et sillonne les sites de courses avec sa célèbre caravane, une rutilante et vintage «Airstream» symbole d’un sport new age.

Mais revenons à notre énigme : «un âne, quatre bottes de paille, une baignoire pour enfant, un égouttoir à spaghetti et un livret de Caisse d’Epargne ». 33 ans après cette première édition, quelques souvenirs  émoussés et quelques vieux clichés troublés, ils demeurent les symboles de cette première Rock’N Bike, organisation à la bonne franquette, un brin amateur, pas vraiment sécuritaire. Les bottes de pailles, vous l’avez compris, ce fut pour le podium.  Une baignoire pour enfant, rien de mieux pour nettoyer les salades prévues au repas d’arrivée saupoudrées de noix de Roquefort. L’égouttoir à spaghetti, il était prévu mais fut oublié, comme les louches et bien d’autres ustensiles, vous l’avez compris, le repas pour 200 coureurs servi dans la grange du Maubert fut certes authentique mais couronné d’une grosse galère. Quant au livret de Caisse d’Epargne, ce fut le lot offert par notre banquier, cette fois adoré, pour les premiers, au total 20 000 francs pour la seconde édition en 1989.

Le Livret Caisse d’Epargne, Jean-François Vayssette en garde un souvenir ému. En 1988, c’est un grand gaillard aux larges épaules, ado vadrouilleur, déjà aspiré par la grandeur des causses et leurs pistes se débinant à l’infini.  De sa voix douce, il raconte «je devais avoir 16 – 17 ans, je faisais déjà du VTT avec mon frère Pierre et un copain Teddy Got. Pour Noël, j’avais eu un MBK acheté chez William Orts, c’est un cadeau qui marque. Je me souviens à l’époque, on ne cherchait pas les descentes. La première fois que l’on a descendu le cirque de Madasse vers l’Ermitage St-Michel (aujourd’hui zone de silence protégée interdite aux VTT, randonneurs, coureurs), on a croisé un paysan, il nous a prévenus «mais vous ne passerez jamais».

La Rock’N Bike se déroule non loin de Madasse, sur le Causse Noir, au total 48 kilomètres par le Riou Sec, Montplo, Roquesaltes puis plongée dans le Riou Sec et belle traversée du causse par Puech Margue, Longuiers, Betpaumes, Longuiers et pour finir le Caoussou, rien d’original certes mais un grand classique du genre. Jean François est donc au départ avec son gros «clou», coiffé d’un bol rigide noir, l’intérieur en mousse épaisse «je n’étais pas majeur. Je me souviens encore être venu rue de la Paulèle glisser mon bulletin dans la boîte aux lettres pour m’inscrire». Des souvenirs de la course, il cherche, silence, regard lointain « non pas vraiment. Je peux juste dire que le retour, ce fut dur. J’ai fini avec Joël Costecalde. Dans tout le Caoussou, j’ai poussé. Je me souviens d’un gars allongé au sol. Il avait des crampes, on s’est arrêté pour lui tirer la jambe».  Quant au Livret Caisse d’Epargne, Jean François se fend d’un grand sourire «je termine premier jeune et je gagne un livret. Il était blanc. Il y avait dessus 500 ou 700 francs, je ne me souviens plus très bien ».

Changeons de braquet, passons sur la grosse plaque et remontons la tête de course. Première édition, la course fait le plein des coursiers de la grande région de Bordeaux à Marseille, les premières «caté» sont là, affûtés, pattes rasées, un Américain est même au départ, inévitablement bête curieuse mais pas vraiment le biker killer attendu, sans oublier les Millavois en force, Philippe Gilleron en patron et Jean Gabriel Cordier en embuscade.

Pour raconter cette Rock’N Bike opus 1, Jean Gab. est arrivé les mains chargées, une dizaine de photos d’époque en éventail comme des cartes à jouer représentant la première course de descente dans le ravin de Cartayre, le premier trial disputé à la Maladrerie où des casse-cous tentent de grimper sur le toit d’une voiture. Pionnier du triathlon avec son frère Yves (cinq fois vainqueur à Embrun, champion de France en 1988 et champion d’Europe en  1989), Jean Gabriel Cordier, membre du team Go Sport managé par le terrible Alain Dallenbach, serre les cale-pieds et tourne les manivelles sur les chemins du Causse Noir qui n’ont plus de secrets pour lui. La légende veut qu’il fût le premier à craquer pour un gros, grand et lourd MBK, un Tracker, véritable charrue à deux roues « je l’avais acheté chez Alain Odier, un cadre en acier, il était lourd, horrible. Mais très vite, je suis passé sur un Cannondale rigide en alu. En fait, l’hiver je faisais de la route et du VTT pour me préparer pour la saison de tri».

A Gigondas, nos parcours se croisent. Au pied des Dentelles de Montmirail, Jean Gab et Philippe Gilleron sont là pour rafler la mise «on est reparti avec le coffre plein de bouteilles», la Rock’N Bike est là pour promotionner une première édition se profilant à l’horizon. Sur le tract, on ne parle pas de flyer, est mentionné « le VTT, c’est l’aventure, des paysages sauvages, la convivialité. Pour la Rock’N Bike, ces trois ingrédients seront réunis et liés par le piment de la compétition ». On y parle également d’avens, de lavognes et de buffet caussenard. A Gigondas, le tandem Gilleron – Cordier explose le suisse Albert Zweifel champion du monde en 1986 et la Rock’N Bike fait son petit trou.

Et qui retrouve-t-on aux commandes de la RNB dans la descente du Riou Sec, Philippe Gilleron auréolé d’une victoire à Gigondas avec l’intention affirmée de faire la peau aux Andouard, Le Peurien, Marty et consorts. Jean Gabriel se souvient «le parcours, on le connaissait par cœur. Il n’y avait que deux marches à passer, une au départ et une autre sur le causse. Le niveau était vraiment relevé, je termine 9ème alors que Philippe ne prend que la 5ème place».

Philippe Andouard monte ainsi sur la plus haute botte de paille et reçoit une paire de gants de cyclisme made in Millau (offert à tous les participants et réalisés par la ganterie Viguié) et son Livret de Caisse d’Epargne avant de s’assoir au banquet pasta, roquefort et fouace, le début d’une histoire belle, insouciante mais écourtée.

Epreuve de VTT Trial organisée à la Maladrerie ainsi qu’en indoor à la salle des fêtes

Le soir de l’épreuve alors que les dernières nouilles restent collées au fond de la casserole, au fond de la grange du Maubert bien mal éclairée, un petit homme barbu apparaît dans la pénombre, dialogue reconstitué «vous êtes bien l’organisateur ?» «Oui Monsieur, que puis-je pour vous ?» «Est-ce que vous savez que vous avez détruit toutes les anémones en passant dans le chemin du Riou Sec ?» «Mais Monsieur, sauf erreur de ma part, les concurrents n’étaient pas là pour faire des bouquets de fleur ? Ils étaient là pour découvrir notre territoire mais pas pour le détruire ?». Malgré l’heure tardive, nous proposons à cet honorable caussenard d’établir un constat sur place. L’homme en maugréant refuse et tourne les talons. Fin de l’altercation. D’anémones écrasées, il n’y en eut point mais nous allions découvrir pour la première fois à quel point le territoire est si complexe à partager et à savourer à sa façon.

L’année suivante, la seconde édition accueille 400 vettistes, l’âne est couronné mascotte de l’épreuve et Jean Yves Couput remporte l’épreuve. Mais l’organisation jette le sifflet aux buis et le chrono aux orties. La FFC impose son diktat et interdit les manifestations « libres » non affiliées. La Rock’N Bike disparaît trop précipitamment en laissant son tapis de regrets bien vite fanés mais ouvre une voie royale pour le développement du sport de pleine nature.

PS : La Caussenarde prendra rapidement le relais de la RNB sur une distance de 100 km à l’initiative des cyclos de Millau alors que de nombreuses épreuves régionales auront lieu également dont une épreuve à Verrières à l’initiative de Jean Gabriel Cordier.

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