JEAN PAUL AUSTRUY, LE CHEF DE GARE DU LARZAC

Quel challenge de rénover cette ligne de chemin de fer qui autrefois reliait Tournemire au Vigan. Jean Paul Austruy après une longue bataille administrative et d’importants travaux de réhabilitation accueille en 2001 les premiers voyageurs en vélo rail sur une ligne rebaptisée Larzac Express. Rencontre un jour de printemps hivernal et entretien au coin du feu sur ce projet aventureux couronné de succès.  

Vent glacial, vent frontal. Bien dans l’axe de la ligne, droit comme un fil, un début de printemps sur ses gardes, une fin d’hiver par mégarde. Gare de Sainte Eulalie de Cernon, y’a pas de salle d’attente, pas de salle des pas perdus non plus, pour tuer le temps à faire des allers et venues en se planquant du vent mordant. L’hiver fait du rab, le Larzac joue les bravades vachardes.

Petite pièce de gauche, le chef de gare est au chaud. Dans cette salle à tout faire, le poêle tire à fond, un gros Qlima, flamme rougeoyante, chaleur bienveillante. Jean Paul Austruy est au téléphone, conversation saisie au vol «là, j’attends, je perds mon temps. J’ai bien les boulons quart de tour. J’ai la péteuse automatique. Les gars de la SNCF m’ont donné des conseils. J’ai les traverses, les tire fond, mais ce qu’il me manque c’est une scie à rail». J’écoute discrètement sans vraiment comprendre les mots techniques et le pourquoi des travaux à réaliser. Une voie à restaurer ? Y’a de ça ! Sous mon nez, posé sur une table ronde, le magazine «Voie Etroite». Au sommaire,  un dossier spécial sur les 50 ans du petit train de la Haut Somme. Papier glacé, photos historiques, en image des hommes droits et fiers de passion comme des prolos, en second plan des grosses locos.

J’ai devant moi, un chef de gare pas comme les autres. Pas de képi, pas de sifflet, pas de drapeau rouge à la main…aujourd’hui habillé d’un gilet matelassé que les bartasses lui ont dévoré et cisaillé, Jean Paul, les cheveux en bataille, mèches en pagaille s’excusant «je pensais avoir le temps d’aller couper des branches».

Jean Paul Austry n’est ni avare, ni blasé, ni impatient, bien au contraire, il le dit «j’ai le temps» pour raconter s’il le faut, les débuts d’une belle aventure, vieille de 20 ans déjà, assis au coin d’un feu crépitant, à sa façon, avec du mordant et du fondant, avec délice et de la malice, entre deux coups de fil, les paniers repas à aller chercher au village et une réparation d’urgence sur un tableau électrique bloquant le démarrage d’une grosse machine. La voici donc.

Il faut le rappeler, le maître des lieux est devenu « chef de gare » par hasard en…sautant à l’élastique. Années 90,  on fait comprendre aux jeunes cadres dynamiques que s’envoyer en l’air un fil à la patte permet de se libérer. Lui, il est du coin, il aime le vide, l’escalade, il grimpe du 7b à vue, il goûte lui aussi au plaisir du saut de l’ange du haut d’un viaduc noyé dans une forêt rampante sur les flancs du Larzac. C’est le coup de foudre pour ce site délaissé, pour cette voie ferrée abandonnée en deux temps, une première fois par la SNCF en 1954, puis par l’armée nouvel acquéreur pour approvisionner le camp militaire du Larzac. Sauf que François Mitterrand élu en 1981, signe l’abandon du projet d’extension. La gare de Ste Eulalie ferme ses portes à jamais, livrée aux vandales et à une végétation dévorante.

Jean Paul Austruy n’a jamais joué au petit train en étant gamin. Ce n’est donc pas dans cette voie qu’il faut chercher pour comprendre les raisons poussant un jeune Millavois à se lancer dans le défi d’acquérir ces lieux dans un seul but, faire revivre une activité « ferroviaire » bien particulière sur cette ligne abandonnée. Jean Paul Austruy est un mécano, il aime la nature. Il traficote les moteurs, ça lui connait, il a piloté en rallye dans une autre vie. La soudure, ça aussi il connaît. Se balancer au bout d’une corde dans des falaises vertigineuses, ça aussi car il se spécialise dans les travaux acrobatiques, notamment sur le Viaduc de Millau.  En une phrase, il résume son projet « Je me suis passionné par le devenir de la voie ferrée».

Il travaille alors sur un chantier, les immeubles du Haut du Lièvre à Nancy. Un ami lui dit « tu te souviens ton idée de créer un vélo rail, va voir du côté de Manières ». L’idée prend forme, le début d’un long marathon pour que cette profonde entaille creusée à vif sur la croupe du Larzac retrouve vie. Un vrai parcours du combattant, au sens propre, car son premier interlocuteur pour acheter le site n’est autre que l’armée. Ses copains l’ont prévenu «l’armée ne te répondra jamais». Qu’à cela ne tienne, il prend sa plume pour écrire de sa main une lettre convaincante. Le colonel Lefèvre à Rodez le reçoit puis le Colonel Billoret, ce dernier accroche «votre idée est intelligente». Deux longues années de procédure suivront, une seule banque de la place croit en son projet, un seul politique aussi, Jacques Godfrain. Le député – maire de Millau réussit à convaincre Alain Richard, alors ministre de la Défense, de signer l’acte de vente.

Mais localement,  le projet est accueilli avec scepticisme «mais quel est ce farfelu avec son gros Unimog qui coupe, qui tranche, qui tronçonne à tout va pour éclaircir cette forêt qui a dévoré ce serpent de roches, de tunnels, de viaducs ?».  Il rebâtit également la gare de Ste Eulalie livrée aux quatre vents où autrefois le vin de messe arrivait en barricou. Il se souvient «les souris venaient nous manger les miettes entre les pieds». Il cure les fossés, il purge les arches, un travail de bénédictin avec douze tunnels et six grands viaducs à préserver. Un terrain de foot est prévu sur la plate forme de la gare, Jean Paul est un teigneux, un besogneux, la tête dure et les mains calleuses, il se bat avec succès pour que ce projet soit annulé.

En juillet 2001, les premiers « voyageurs » arrivent à nouveau à la gare de Ste Eulalie, les premiers coups de pédale sont donnés pour le vélorail. 5000 voyageurs sont dénombrés la première année, c’est un succès pour ce « Larzac Express ». Le propriétaire des lieux le répète « j’ai un slogan qui me tient à cœur, « la voie ferrée en liberté », c’est mon mot d’ordre».

Le grand blond, un peu trappeur, un brin frondeur, sans doute jalousé mais aujourd’hui respecté, a finalement trouvé sa cabane au Canada, les 40 000 visiteurs annuels et un record à 50 000 en 2017 attestent du succès de son entreprise. Cette année, devaient se fêter les 20 ans de cette ligne et du Vélo Rail du Larzac. Entre deux confinements, c’était donc le bon moment pour faire le point avec le chef de gare de Ste-Eulalie. Entre petites et grandes histoires, entre coups de gueule bien sentis et vérités qu’il est toujours bon de rappeler, entre passé et avenir, Jean Paul Austruy s’est confié sans se préoccuper du temps qui file sur cette grosse horloge Garnier sauvée des décombres. Je l’ai écouté.

. Gilles Bertrand : Nous nous étions rencontrés il y a 4 ans. A cette époque tu avais déclaré «il faut savoir tirer parti de ce qu’il manque, il faut observer, mettre en valeur et pourquoi pas développer une passion. C’est créer du bonheur». Aujourd’hui après 20 ans d’exploitation, comment expliques-tu ce succès ?

. Jean Paul Austruy : J’ai gagné un concours de circonstances….(petit silence)… J’ai rencontré les bonnes personnes au bon moment. Ce que je vais dire n’est pas très optimiste mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, être curieux, c’est presque considéré comme un travers. Mais en étant curieux, on s’amende, c’est du savoir. Certains me disent « mais toi, tu ne penses qu’à valoriser». Mais oui, c’est nécessaire. Et ne pas saisir l’opportunité de gagner le concours de circonstances, c’est un peu de la bêtise.

. G.B. : Notre territoire ne manque pas d’opportunités à développer, as-tu des exemples de projets qui n’ont pu aboutir ?

. J.P. A. : J’ai un exemple qui me tient particulièrement à cœur. Lorsque tu prends la route de Peyre, tu distingues un crassier, celui de l’ancienne mine de Picpoul. Un jour, j’ai pensé «je vais essayer de l’exploiter et de la faire visiter». A l’intérieur, c’est labyrinthique, il y a pas loin d’un kilomètre de galeries. Il se trouve que mon père était un passionné de minéraux. Il connaissait Monsieur Roux qui était inspecteur des finances. Celui-ci avait négocié avec l’exploitant qui avait des problèmes de fisc. Il lui confiait la clef et mon père allait gratter. J’expose mon projet au propriétaire qui était médecin à Uzès. Il me répond « oui mais les terrains sont en Comoda, je ne suis donc plus décisionnaire ». Je rencontre la personne en question, on visite la mine. On va chez le notaire, jusque là tout va bien. Mais il revient me voir et me dit «ça m’embête car je vais avoir l’impression que vous allez en faire une bonne affaire et j’en serai éloigné ». Je lui ai donné l’étude qui avait été réalisée par les Mines d’Alès. Je lui ai dit « tiens, je te donne l’étude et vas-y». Mais il n’a jamais fait sortir l’idée. Voilà, comment on est capable de détruire une idée par sottise alors que cela permettait de créer des emplois.

. G.B. : En 2000, comment as-tu été perçu lorsque tu arrives avec ce projet ?

. J.P. A. : A l’époque, certains élus ont pensé que j’étais dingue. Moi, je répondais «mais vous vous êtes renseignés de rien. Vous n’y avez pas réfléchi uniquement par manque de curiosité. C’est un état d’esprit sans doute général». Quand je me suis installé ici, il n’y avait pas de cadre pour exploiter un vélorail. J’apprends qu’un cadre se met en place. Et là, je tombe sur un fonctionnaire zélé qui nous pond un référentiel technique absurde, impossible à mettre en œuvre car les contraintes étaient trop fortes. J’appelle à Grenoble «je lui dis «mais c’est impossible à appliquer»….Il me répond «nous, on nous a demandé d’élaborer un cadre mais on n’y connaît rien»…Je lui dis «et bien venez nous voir et on va créer un groupe de travail. C’est comme cela que la Fédération fut créée».

. G.B. : Aujourd’hui le contexte d’exploitation des anciennes voies ferrées a beaucoup évolué. Sauf erreur de ma part, vous tombez en concurrence directe avec la création de voies vertes cyclables. Quelle est ton analyse ?

. J.P. A. : On a un vrai conflit avec les voies vertes qui sont beaucoup plus écoutées. C’est une aberration car on démolit du patrimoine alors que nous, on préserve ce patrimoine et nous créons des emplois, de l’économie. Les anciennes voies ferrées sont la propriété de la SNCF. Les voies vertes sont effectivement une bonne opportunité pour notamment dépolluer les sites et les plates formes. Le démantèlement coûte très cher et on se frotte les mains quand les communautés prennent cela en charge. La SNCF se débarrasse ainsi de son patrimoine. A certains endroits, cela se justifie mais comme à St- Cirq Lapopie (la voie verte de la  vallée du Lot), j’ai des doutes. C’est le projet de voie verte qui l’emporta pour un budget de 60 millions d’euros. A l’inverse, en Ardèche, la création du Mastrou (le train touristique dans les gorges du Doux), se méritait et ne se discute pas même si là aussi, des millions d’euros ont été investis (un budget prévisionnel de 3,3 millions d’euros pour 12 kilomètres de vélorail).

. G.B. : Quelles sont finalement tes relations avec la SNCF ?

. J.P. A. : Sans eux, il serait difficile d’exister. La SNCF s’est entendue avec notre fédération pour rendre service aux gestionnaires de trains touristiques.  On peut donc négocier l’achat de matériels ferroviaires. Par exemple, à Sotteville les Rouen, il y a la plus grande casse de trains, de wagons, de locomotives qui n’ont jamais été démantelés où nous avons l’opportunité de chercher des pièces. Avec l’équipe de mécanos de Béziers, j’ai aussi des relations, ils peuvent te dépanner. Un jour, je vais les visiter, je leur dis « si j’avais cela pour travailler ? ». Ils me répondent «mais tout ça, ça part à la casse pour être démantelé à Sotteville». C’est comme que j’ai sauvé de la démolition une loco de 77 avec un moteur Euro3 fiable, révisé et que j’ai fait acheminer en gare ici.

. G.B . : Pendant 20 ans,  tu as enrichi ce patrimoine délaissé, tu as porté à bout de bras ce projet avec succès, mais curieux comme tu l’es, as-tu eu le désir d’aller voir ailleurs avec ton savoir-faire pour développer de nouvelles idées ?

. J.P. A. : Oui comme au Viaduc de Garabit, voilà une bonne opportunité. Un jour, je vais skier au Lioran. Il fait un temps de chien. On décide de rentrer et puis on se dit «si on s’arrêtait au viaduc de Garabit ?». Et on se retrouve dans la structure comme si on faisait une via ferrata. Et là, je me dis «tiens, je pourrai me pencher sur cette idée». Je rencontre la maire de Coren, elle me répond «votre idée est super». Dans mes relations, j’avais également un polytechnicien qui avait en charge les ouvrages d’art. Je lui soumets mon idée « tu me dis oui ou non, est ce que c’est un sujet que l’on peut aborder ?»…Il me répond «oui». Je revisite le viaduc et c’est juste extraordinaire comme à Porto au Portugal où l’on peut visiter des viaducs de même style. Mais finalement, la Maire n’a pas accroché. Voilà un champ des possibles mais je n’ai pas trouvé l’engouement alors que l’on ne prenait vraiment pas de grands risques à s’y jeter».

. G.B. : Non seulement tu exploites cette ligne privée mais tu as en parallèle de cela une activité de production de vélorail. En cette période de crise, cette seconde corde à ton arc a-t-elle été bénéfique pour supporter la crise ?

. J.P. A. : Il faut le dire, les activités touristiques ont été très bien soutenues. L’Etat est venu pour nous soutenir et il n’y a aucun motif à se plaindre, c’en est même étonnant. Mais oui, notre activité de production de vélorail nous a aidés à mieux supporter la crise. Cette année, nous en avons produit 70.

.G.B. : Quand as-tu débuté cette activité annexe ?

. J.P. A. : En 2010. J’avais acheté mes premiers vélorails chez Valdener, un des derniers producteurs de vélos notamment pour la Poste. Ils avaient, eux aussi, commencé une production de vélorails. Mais rapidement, j’ai compris que cela ne correspondait pas à ce que je recherchais. Avec Aymeric Vacquier, nous avons mis au point un modèle moins cher et plus performant. Et là encore, ce fut un coup de chance en trouvant une personne qui était capable de me  fabriquer en Chine deux postes de pédalage avec des filetages différents, sens horaire et anti horaire.

. G.B. : Puis est venue la création de ce grand atelier…

. J.P. A. : Oui car le container qui nous servait d’atelier n’était pas assez confortable. Chaque année, pour la construction des vélorails, on louait un lieu différent qui nous obligeait à tout transborder. Un jour, on a crevé la tirelire et on a construit ce bâtiment. Et pour l’anecdote,  tu vas voir, ça démontre le non respect de l’entreprise. Je reçois une facture à régler, 11 500 euros de taxes d’aménagement alors que les agriculteurs, eux, en sont exonérés. Je me mets en colère, j’appelle le maire avec qui je suis en bon terme «Thierry, tu trouves normal qu’on me punisse». Comme il était noté que je pouvais être exonéré, Thierry (Cadenet) a fait des pieds des mains pour obtenir le remboursement mais seulement à 50% et j’ai payé le reste. C’est un signe, moi, ce que je demande, ce n’est pas que l’on fasse mon travail, ce n’est pas que l’on me finance. En te collant des contraintes incroyables, cela altère l’envie d’entreprendre. On veut juste être encouragés.

.G.B. : Cette année, tu devais fêter les 20 ans de cette ligne par une belle fête qui, finalement, vient d’être annulée pour les raisons que nous connaissons. Au final, quel bilan personnel tires-tu de cette aventure ?

. J.P. A. : J’ai le sentiment aujourd’hui d’avoir fait ma part de travail. On m’a fait confiance lorsque l’on m’a cédé cette voie ferrée et j’ai fait un joli parcours avec l’aide de beaucoup de gens. Mais aujourd’hui, ce qui me préoccupe, c’est la pérennité de l’entreprise qui emploie trois salariés et jusqu’à 16 personnes en saison. Je suis le personnage clef et lorsqu’il n’y a qu’une personne clef, c’est dangereux. Je réfléchis à vendre à des gens qui pourront se partager la tâche.

.G.B. : Il y a quatre ans tu évoquais ton souhait de faire circuler sur cette voie une belle locomotive à vapeur. Est-ce un regret de ne pas avoir fait aboutir ce projet ?

. J.P. A. : Cette année, pour notre anniversaire, je voulais en faire venir une, une 141R, une grosse machine livrée par les Américains lors du plan Marshall après la seconde guerre. Elle serait venue de La Tremblade où circule le train des Mouettes (21 km de train touristique entre Saujon et La Tremblade). Ils acceptaient de me prêter la loco contre une bonne bouffe. A moi de payer le transport par camion soit 8000 euros. Elle devait fonctionner pendant deux week end. Mais quant à acquérir une machine à vapeur pour notre ligne, cela n’a pas abouti. Une machine diesel, tu fais le contact et ça roule. Une locomotive, c’est une bête à chagrin. C’est souvent en panne, la mécanique est peu fiable. Cela nécessite beaucoup de connaissance, il faut au moins trois personnes pour la faire rouler. Et quand l’été, il fait 60° en machine, c’est très laborieux. Il faut aimer le cambouis, l’effort, il faut trouver les gars qui veulent mettre le charbon et nettoyer pour que le feu tire bien. Tu sais l’expression «la bête humaine», ce n’est pas une légende.

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