PAULE HAMINAT AU 36 QUAI DES ORFEVRES

Ambiance polar dans une ruelle du vieux Millau pour rencontrer Paule Haminat l’organisatrice d’un Festival consacré aux romans policiers, le Festival Polar, Vin et Compagnie organisé du 12 au 20 juin à Millau avec des invités d’exception dans l’univers du thriller et du roman noir.  Entretien en feuilletant du Séverac, du del Arbol, du Le Corre et du Tixier.

Le rendez-vous était fixé à 15 heures, place Foch. Signe distinctif, une besace en tissu noir. Sans en savoir plus. Taille, couleur de cheveux, âge, tenue vestimentaire. Rien.

J’arrive par la rue du Théâtre, 67ème jour d’occupation, des banderoles noires, des slogans blancs, sur les vitres des photos noir et blanc, des portraits, des hommes, des femmes assis, assises le cul sur le goudron, un carton sur les genoux, le regard fixe, des messages au feutre « on se fout de nous ».

Je n’ai pas de montre, je pense « ce n’est pas à moi d’être à l’heure ».

Au pied du musée, j’aperçois une silhouette, le sac noir en bandoulière, en évidence, sans fausse apparence. La fontaine est à sec, les bars de la place encore au pain sec, les gosiers à sec.  Je me rapproche, elle se retourne. J’hésite, signe de politesse ou l’esquisse d’un geste timide et discret « c’est bien moi ». Je réponds «allons-y», j’ajoute «vous avez ce qu’il faut ?» Elle porte une main sur la toile noire de son cabas. Je suis rassuré.

Je ne l’imaginais pas ainsi, cinquante ans, peut-être plus, blouson et grand foulard pour les derniers frimas, pour l’anonymat, des mèches blondes, des lunettes rondes, nous marchons. Nous passons sous le porche, lumière jaunasse, odeur de pisse et merde de chien, ça me traverse « sale cabot ». Nous tournons à droite, on ne se dit rien. Impasse des Cordeliers, je baisse la tête. Au fond, un garage, une porte grillagée, un tag « pas de pub », sur les murs vieilles peintures défraichies, dans les coins et recoins vieilles maçonneries décrépies. Une boîte aux lettres, un nom au feutre, NICOLA en majuscules curieusement sans le S. Deux jeunes en survêt, casquette, baskets blancs, passent dans notre dos. Un bonjour discret, inquiet, regards en coin, l’air de dire «vous foutez quoi là ?». A gauche, un escalier sombre, une ampoule se dandinant, ils grimpent l’escalier. Claquement de porte, bruit de voix, j’entends « tu mets quoi là ?». Je reconnais Damso dans le noir, le lugubre, quai des brumes «j’connais la chanson, casses toi sale négro. Ça tire, ça tire le jour, ça tire la nuit, mon peuple est mort ».

Paule Haminat se colle le dos au portail, les jambes légèrement croisées, les deux pieds croisés sur une grille de soupirail. Léger soupir « vous avez raison, ça fait vraiment polar». Elle plonge une main dans son sac, couverture vert amande, deux ombres, un homme, un gamin, un livre, un titre «tuer le fils », l’auteur Benoît Séverac, berger sur le Larzac, musicien touche à tout, œnologue, mille vies, mille passions, cœur chaloupé, écriture branchée et romancier, le polar sans bains de sang, sans vacheries nauséabondes et délires psychotiques. L’énigme du polar, elle tient en une ligne «Matthieu  Fagas a tué parce qu’il voulait prouver qu’il était un homme».

Dans cette impasse du vieux Millau aux petits apparts étriqués et imbriqués, aux cloisons de plâtres écaillés, aux lumières blafardes, nous étions dans l’ambiance, Paule Hanimat présidente du Festival Polar, Vin et Compagnie pouvait être bavarde. Je l’ai écoutée.

. Gilles Bertrand : Désolé de vous posez cette question, mais il faut bien un point de départ comme une première page à un roman, comment en arrive-t-on à créer un Festival dédié au roman policier ?

. Paule Haminat : J’étais allée à Frontignan où existe un Festival Polar avec une copine. Le soir, j’ai lancé «et si on faisait la même chose à Millau ». Madeleine qui est très sérieuse m’a répondu «c’est une bonne idée». Au départ, nous n’étions que trois, Madeleine, mon mari et moi et nous avons créé l’association Culture Art et Polar Sud Aveyron. Puis en juillet 2017, nous sommes allés à des rencontres avec des auteurs en Lozère, Hervé Le Corre était présent. Je lui ai dit «nous allons organiser un festival Polar», il m’a répondu «oui pas de souci, c’est un premier festival, je viens». J’étais trop heureuse. Même si tout le monde nous disait «vous n’y arriverez jamais» et pour la première édition, nous avions 22 auteurs.

.G.B. : On n’organise pas un Festival Polar sans être passionnée par la littérature et plus précisément par le roman noir. Désolé pour cette seconde question d’introduction, mais cette passion, elle remonte à quand ?

. P.H. : Je lis du polar depuis que je sais lire. J’ai débuté par la littérature enfants avec les collections Bibliothèque Rose et Verte. Puis adolescente, je me suis tournée vers des auteurs comme Artaud, Gide ou bien encore Pasolini, des personnages forts, à un âge où l’on cherche à donner un sens à sa vie, à comprendre le monde dans lequel on vit. Puis je suis passé sur des auteurs américains comme James Ellroy. Aujourd’hui, j’adore les nouveautés. J’ai toujours un à trois livres dans mon sac. J’ai la chance qu’aujourd’hui, les éditeurs nous envoient des livres. Comme Hervé Le Corre, Victor del Arbol avec une très belle écriture, Benoît Séverac, Jean Christophe Tixier avec un univers tragi-comique, Benoît Phillipon, Jacky Schwartzmann avec ses personnages décalés, improbables sur le ton de l’humour.  Ces auteurs seront tous présents cette année au Festival.

. G.B. : Le roman policier vous poursuit depuis votre jeunesse, comment expliquez-vous cet attrait pour le roman noir, pour cette part sombre de l’humanité ?

. P.H. :  Vous savez la vie, ce n’est pas toujours marrant. La société est difficile et plus pour certains. C’est ce qui m’intéresse sur le plan émotionnel. La part d’ombre de l’humain et de la société. Cela explique beaucoup de choses sur l’humain et sur nous-même. Mais je ne suis pas sombre pour autant. J’ai fait du clown pour apprendre à gérer ses émotions par le rire. Le clown, il est mal habillé, il dérange, il ne trouve pas toujours sa place. C’est lui-aussi un personnage décalé.

. G.B. : Monter un tel Festival avec autant d’intervenants, de tables rondes, d’animations demande une certaine expérience. De quel univers arrivez-vous ?

. P.H. : Auparavant, j’étais infirmière en chirurgie à Belfort. Puis j’ai passé le concours de cadre hospitalier et il y a 20 ans, avec mon mari qui travaillait en usine comme responsable en maintenance, nous avons fait le choix de venir vivre à Millau après un séjour en vacances. Je suis donc rentrée cadre en milieu psychiatrique. Je n’étais plus dans les soins mais dans l’organisation, en assistant aux réunions cliniques, en travaillant sur les projets des patients, en organisant la vie du service. En parallèle de cela, nous avions acheté une ferme sur le Lévezou à la Devèze près de la Tâcherie pour ouvrir un gîte puis nous nous sommes installés à Millau après avoir acheté l’hôtel du Commerce. Là, je me suis mise en dispo après avoir longtemps hésité car j’aimais mon travail. Aujourd’hui pour le Festival, c’est cette expérience qui m’aide, je coordonne, j’anticipe beaucoup, je suis également hyper curieuse et je rebondis toujours.

G.B. : Je vous vois bien assise à la réception de l’hôtel dans l’attente des clients un bouquin sur les genoux…

P.H. : Oui, c’est un peu ça, l’après-midi, j’ai le temps de lire. C’est d’ailleurs pour profiter de ce temps libre que je me suis lancée dans la radio, avec Radio Larzac. J’avais une émission d’une heure par mois. Le titre, c’était «Est-ce ainsi que les hommes vivent ?» un poème d’Aragon chanté par Léo Ferré (elle fredonne la chanson). J’ai adoré. Au début, j’ai débuté seule, je commentais un article du Monde Diplomatique, sur des sujets de société. J’étais engagée dans mes thèmes. Puis j’ai été en binôme avec Nicolas Wöhrel, le coordinateur de la radio.

G.B. : Lorsque vous précisez « je rebondis, je suis très curieuse », est-ce cette curiosité qui vous pousse aujourd’hui à construire le programme de ce Festival ?

  1. H.: Nous sommes un groupe de dix au conseil d‘administration. On tire la rallonge de la table et on se réunit chez moi. Le choix des auteurs, on en discute puis nous passons par les maisons d’édition pour les invitations. Ce qui fait la différence avec les autres festivals, c’est que nous, nous donnons une couleur très sociétale. L’éditrice d’Hervé Le Corre nous le disait «il aime venir chez vous car dans ce festival, on ne parle pas que de polar, on parle de tout». Et cette année nous aurons 30 auteurs.

G.B. : Alors vous allez parler de quoi, sous la présidence de la très prestigieuse Danielle Thiéry ?

. P.H. : Cette année, nous aurons en conférence Olivier Tesquet journaliste à Télérama. IL est l’auteur de «A la trace». Il interviendra sur le thème «enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance». Puis il y aura Pierre Piazza pour la dimension scientifique. Il est l’auteur de «aux origines de la police scientifique». Il est maître de conférences en sciences politique à Cergy Pontoise et membre de Criminocorpus (…revue d’histoire de la justice et des peines) sur le thème « aux origines de la reconnaissance faciale à des fins d’identification ». Nous aurons également Benoît Séverac qui interviendra à la maison d’arrêt de Rodez. Il a conduit de nombreux ateliers d’écriture en prison. Et le lendemain, il animera une table rond sur le thème «prison, un déni d’humanité». Son dernier livre (…Tuez le fils) qui a été présenté à La Grande Libraire, part d’une histoire de détenu.

Le programme de ce Festival était plus long que ces quelques noms énoncés et piochés en vrac, aussi riche qu’une longue diatribe essoufflée à la Ellroy avec tables rondes, dédicaces, lecture musicale et prix Robin Cook, analyse de scènes de crime avec deux experts de la police scientifique, diffusion du documentaire « Des Hommes » réalisé par Jean Robert Viallet en immersion pendant 25 jours à la prison des Baumettes pour saisir «les destins brisés, les espoirs, la violence, justice et injustices de la vie».

J’osais une dernière question, Festival Polar et Pinard…pour quelle raison ? J’avais en tête le héros des romans de Ken Bruen, l’agent Jack Taylor, au café brandy dès le matin, poursuivant sa journée de labeur dans les entrailles du mal et dans l’écume de la Guinness pour finir dans les vapeurs de la tequila à fuir la noirceur des ténèbres. Non, soyez rassuré, Polar et Pinard ne fricote pas avec ce genre d’énergumène dégénéré, archétype du détective à la couenne épaisse, à l’haleine épaisse, irrécupérable poivrot et amant minable zigzaguant et divaguant en route vers l’échafaud. Pour répondre, Paule Haminat se pinça d’un petit sourire poli «le vin, c’est pour la dimension festive et conviviale. Pour découvrir des terroirs, un savoir-faire. Les auteurs sont généralement des bons vivants». J’étais rassuré, pas de canaillerie, pas de soûlerie déjantée, à Millau, au 36 quai des Orfèvres, le polar sera sans limitation et le pinard, avec modération. Quoique ?!

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