ON A TOUS UNE PART DE MOHAMED ALI EN NOUS

Le dimanche de Toussaint, Abilin Eddarraz de confession musulmane a franchi les portes de l’église St-François pour délivrer un message de paix au cours de l’office religieux. Ce millavois, fils de Cantarane comme il se définie, connu pour son engagement auprès des démunis revient sur cette démarche et son parcours entre rap, fringue, entre rêves et réalité. Rencontre dans son restau Othentic Chicken, rue de la Fraternité.

Nous étions à peine assis l’un en face de l’autre qu’Abilin Eddarraz tonne de sa voix sourde «qui pense encore aux SDF ?». Il enlève son bonnet gris, il dézippe son haut de survêtement, je devine le Fly Emirats qui ondule sur sa poitrine puis il me tend son téléphone «tiens regarde, j’ai reçu un message de la Croix Rouge pour que je leur envoie ceux qui vivent dans la rue».

Cela nous replonge en ce dimanche 22 mars, au sixième jour du confinement. En cette fin de soirée mal léchée, nous avions maraudé ensemble à la recherche de Quentin, Abilin aux aguets à la moindre ombre voûtée. Nous l’avions trouvé, assis en lotus, le dos courbé, son duvet sous les fesses. Cinq poches à ses pieds, une boîte d’œufs vide, une fourchette, une boîte plastique, sur le couvercle rouge, une tranche de jambon posée comme une méduse échouée. Sous cette porte cochère, je me souviens encore des mots d’Abilin au chevet de cette âme perdue, recroquevillé, cheveux ébouriffés, mine papier mâché, dans une misère crasse  «il y a toujours quelque chose de bon à sauver. Pourquoi se résigner ?».

Devant moi, Abilin pose le téléphone. Il me donne des nouvelles de Quentin «Il était très mal, il a sombré. Il a été placé en hôpital psychiatrique. C’est pour cela que tu ne le vois plus du côté du Mandarous ». Nous sommes dans son restau, une odeur de friture flotte dans l’air. Dans la rue, une pelleteuse va et vient, travaux interminables. Abilin a les nerfs, son petit commerce dans la tourmente d’un second confinement, de travaux à rallonge dans la rue de la Fraternité, la double peine. L’entretien débute par ces mots « Non, non, je ne suis pas un révolté, mais j’ai le sentiment qu’il n’y a plus personne pour défendre les valeurs humaines».

Pour rebondir à cette affirmation, ma première question fut donc la suivante : « est-ce la raison pour laquelle en ce jour de Toussaint, tu as voulu présenter un message d’union et de paix aux catholiques ? Comment est née cette initiative ? »

. Abilin Eddarraz : « Au lendemain de l’attentat de Nice, j’ai écouté le discours du père André Marceau. Il est évêque de Nice. J’ai cherché à le joindre et j’ai appelé à l’église pour présenter mes condoléances en tant que musulman. On s’est loupé plusieurs fois au téléphone et j’ai enfin pu le joindre. Il m’a demandé « mais vous êtes imam ? ». Je lui ai répondu « non, je suis simple musulman ». On a parlé, on s’est invité mutuellement. C’est vraiment quelqu’un de fraternel. Il refuse tous les amalgames, il a appris l’islam, il est proche de l’iman de Nice.

. Pour autant, comment vient l’idée de témoigner ainsi dans une église le jour de la Toussaint ?

. A.E. : Ensuite, j’ai contacté Nicolas Lefévère pour lui présenter également mes condoléances. C’est un grand croyant. C’est comme cela qu’est venue l’idée de partager quelque chose tous ensemble lors de la messe de la Toussaint. Moi, je suis un pratiquant discret. Je souhaitais que cela soit Mustapha, le président de la mosquée de Millau, qui s’exprime mais il était absent. Puis j’ai pensé à Ibrahim Jean, un catholique converti à l’islam. J’aurais aimé qu’il parle pour présenter l’islam de la paix. Là encore, ce ne fut pas possible.

. Comment as-tu préparé cette intervention ?

. A.E. : J’ai d’abord repensé à un reportage réalisé sur Morgan Freeman. L’acteur anglais affirmait «la religion, c’est pour essayer de réparer les autres». Dans un premier temps, j’avais préparé un discours, mais finalement, j’ai parlé avec mon cœur. Comment peut-on prier Dieu et tuer au nom de Dieu ? Il n’y a pas de nom pour justifier cela. Je les appelle la milice du diable. Ils ne méritent que le diable. Ce sont des soldats de Satan. Je crois que dans l’église, on avait besoin d’entendre cela de la part d’un musulman, d’entendre une voix qui rappelle qu’on est frères. Moi, je ne suis pas Charlie, je ne suis pas Nice, je suis tout simplement sali. Je suis pour la liberté d’expression mais je ne suis pas pour la liberté de blesser et celle d’offenser.

. Cet entretien a débuté par cette phrase «je ne suis pas un révolté» mais j’ai le sentiment que la colère n’est jamais très loin lorsque tu défends les sans abris, les handicapés, lorsque tu dénonces l’ignominie des actes terroristes…

. A.E. : J’ai le sentiment que la société est devenue trop complexe. Que nous nous sommes perdus. Toute cette violence, cette crise identitaire, on s’est perdus par manque de respect. On ne veut plus porter de responsabilité. On est toujours dans l’attente des autres. J’ai le sentiment que chacun pense à enterrer son voisin. Nous formons pourtant une chaîne de vélo, si un maillon casse, alors le vélo va stagner. Comme le disait Chirac « il faut travailler pour une société commune » car trop de peu de gens pensent à leurs devoirs. Pour répondre à ta question, oui, j’ai encore envie de me battre pour les autres. Car tout me touche. Je sais que parfois, je crée des polémiques mais qu’importe. J’aime être actif, j’aime bouger les lignes, avec modestie pour donner de la force.

. Peut-on remonter l’échelle du temps et reprendre le chemin de Cantarane. Tu es un fils de Cantarane. Quels souvenirs gardes-tu de cette vie de quartier ?

. A.E. : J’ai effectivement grandi là-bas. Tu sais, nous étions très soudés. C’était la fraternité des années 90, on était portés par l’esprit du RAP, on était bercés par IAM. Gamins, on avait des yeux de rêveurs.

. Ton père quitte-il le Maroc pour venir travailler dans les tanneries  de Millau ?

. A.E. : Mon père est arrivé, jeune, très très jeune en 1965. Pour travailler dans un premier temps à Agen dans les fruits et légumes puis sur les autoroutes. Puis le 6 mai 1974, il est rentré chez Pechdo et de ce jour-là, il n’a pas bougé de son poste de travail. Il était à l’écharneuse. Mais comme il pourrait te le raconter, il te dirait « j’étais là pour travailler. On m’a fait confiance et j’étais heureux. Le patron me respectait ».

. As-tu reçu une éducation stricte ou sévère, à l’ancienne comme autrefois pour toute une génération ?

. A.E. : Mon père était strict mais pas dur. J’ai toujours été très proche de lui. J’ai une anecdote pour situer son mode d’éducation. Je vais te raconter, il disait « tout ce que tu auras, tu l’auras gagné à la sueur de ton front ». C’est pour cela que j’ai travaillé très jeune sur les marchés. Ca faisait rire certains, mais j’ai beaucoup appris. Et je me rends compte que tous les gamins qui ont travaillé sur les marchés, ils ont mieux grandi que les autres. On apprend à se lever tôt, on apprend les valeurs des choses, de l’argent, des produits, des clients. Moi, j’ai beaucoup appris au contact des frères Caumes, Joël et Marc. Aujourd’hui, dans une société divisée, je me rends encore plus compte que le travail peut apprendre à mieux vivre ensemble pour re-cimenter la société.

. Tu as évoqué brièvement l’influence du Rap pour cette jeunesse dans ce quartier de Cantarane. Ce genre musical semble avoir été capital pour te construire…

. A.E. : Gamins, on écoutait NTM. En 93, ils chantaient «mais qu’est ce qu’on attend pour foutre le feu». Nous avions formé un groupe «Calibre 12». Nous avions écrit un album qui a été produit par Eric Bouad des Musclés. Nous formions une communauté avec des Algériens, des Marocains, des Comoriens. Il y avait en particulier Mohamed. Il était arrivé en France sans parler un mot de français. Il s’est mis à fond dans le Rap, il s’est mis à lire Molière. On l’appelait la Morsure car il ne lâchait rien. Il a réussi dans ses études et aujourd’hui, il est directeur des Postes à Bordeaux.

. Le Rap nous ramène direct à l’aventure Fenom’n, peux tu revenir sur la création de cette marque de tee-shirt que tu lances en 2005 ?.

. A.E. : Fenom’n, c’était un petit message. Ca voulait dire phénomène car chez les jeunes, dans tous les quartiers, il y a des phénomènes. Des jeunes qui ne se reconnaissent pas dans les maillons de la société mais qui ont envie de se battre pour réussir avec leurs propres talents. Nous, on avait deux mondes, le nôtre et celui qui fait rêver. Moi, j’étais influencé par ceux qui avaient créé des marques comme Bullrot ou M. Dia. Surtout M. Dia qui avait réussi à faire porter sa marque à Bono et à Secteur A, je voulais faire pareil. C’est comme cela que je suis allé aux Energy Music Awards pour que mon tee-shirt soit vu. Monsieur Pomarède, qui m’a beaucoup aidé, disait toujours « lui, il sort par la porte, il rentre par la fenêtre ». J’étais un peu fou. Je n’avais pas un sou. J’avais 22 ans, Je faisais de l’intérim. Un jour, je suis parti en stop à Paris pour tenter d’approcher Fifty Cent. J’étais capable de tout. J’ai harcelé un pote qui avait une émission sur Radio Agora. C’est comme cela que je suis rentré en contact avec IAM, avec Groupe 113, Bouga qui vient souvent me voir à Millau.

. Finalement la marque n’a pas décollé. Avec le recul, comment expliques-tu cela ?

. A.E. : (silence, Abilin baisse la voix, les yeux…) Je ne sais pas si c’est un échec. Nous n’avons pas réussi à vendre au-delà de Millau. A Millau, il y a un graphique social qui ne permet pas de réussir. On est un peu comme dans un Tetris. Il y a trop de paliers à franchir. Peut-être aurais-je réussi ailleurs qu’ici ? Ce que je sais c’est que je ne suis pas encore tout à fait guéri. Je suis un grand rêveur.  A un moment, on tue ses ambitions. Mon père me disait «faut arrêter de rêver, les factures ne rêvent pas. C’est bien de revenir à la réalité». Peut-être qu’aujourd’hui, j’aurai plus de chance.

. Peut-on mettre cela sur le compte de tes origines ?

. A.E. : Je ne veux pas ouvrir la porte du racisme. Je suis quelqu’un de très sanguin mais pour autant, je ne veux pas rentrer dans le schéma de la haine et du racisme. Par exemple, devant le Mac Do, un jour je me suis fait tabasser genre skinhead. Même cela, je ne suis pas rentré là-dedans. Je veux être au-dessus. J’essaie de me cultiver pour parler avec tout le monde. C’est vrai que tout est plus compliqué quand tu t’appelles Ahmed. On te met dans une case et pour le coloriage, tu n’as pas intérêt à dépasser sinon, ça va à la poubelle. Tu te dois de te justifier dans ta communauté et auprès des autres. Tu te retrouves dans un étau. Le racisme vient de l’ignorance. Nous, on veut juste vivre une vie normale, on veut rêver comme Bromsky. Lui, c’est un tueur.

. C’est un tueur, ça veut dire ?

. A.E. : Ca veut dire qu’il est bon.

. Pour revenir à ce jour de Toussaint, en sortant de l’église, qu’as-tu ressenti ?

. A.E. : On est sortis, on a vu les policiers. Je me suis dit «on a sans doute fauté. Mais où avons-nous raté ? Et que devons-nous faire pour réparer cela ? On a tous une responsabilité pour tirer les choses vers le haut. Mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait une lueur d’espoir.  C’est un combat.  On a tous une part de Mohamed Ali en nous.

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