UN PEU BELIER DANS LES BASTONS, UN PEU BERGER DANS LES PELOTONS

Scoubidou, Roudoudou, Dourdou, il y a des mots, vous les jetez en l’air, ils retombent toujours sur leur pattes. Toujours prêts à se redresser, à rebondir et filer l’ait léger, frétillant, une main tendue, un doigt tendu, manière de dire « allez suis moi, attrapes moi si tu peux !?».

Dourdou, je le soupçonne d’être encore plus espiègle, plus torsadé mais parfois, par surprise, gracile et docile, le genre de petit mot que l’on cache sous son oreiller comme une dent de lait, pour quémander une offrande chamarrée, pour se souvenir d’un parfum caché. Le genre de petit mot à mettre dans sa bouche, comme un gros berlingot, coincé joue gauche, joue droite, à faire rouler tel un rouet pour filer le bon sucre mordoré.

Le Dourdou permet ce genre de digression, de rêverie enfantine, le Dourdou, c’est en toute simplicité le nom d’une petite rivière chenapan qui venue de Brusque puis du Rougier s’est taillée une belle vallée aux abords assagis, s’offrant même quelques fantaisies, quelques belles courbes en ourlets et boutonnières, Magdas, Montlaur, Le Cambon, Saint-Izaire et sa forteresse médiévale avant de mourir dans le Tarn au pont de Beluguet.
Le Dourdou est espiègle et docile. On le croit paresseux, à prendre son temps tout en déliés, ses petites plages sablonneuses et rafraîchissantes, sa robe pourpre affriolante mais trompeuse. Mais c’est se méprendre car cette rivière peut piquer et rugir de grosses colères. Explication «regardes, tu vois la hauteur de la fondation» Maël se tourne vers la grange à foin, il tend le bras et pointe du doigt «En 2012, le Dourdou est monté jusque là».

8 heures du matin, le brouillard est flémard. Dans la bergerie, les brebis ont le ventre rebondi, bien nourries, de la paille, puis de la luzerne en granulé, puis du foin, une mise en appétit avant la traite, un rituel, un festin. Ce matin, Maël, Laurence et Jean-Marc ont fait le boulot par automatisme, plutôt bien réveillés, avant de déchanter. A l’arrière du troupeau, «Queue Longue» c’est le nom d’une brebis bien grassouillette reste allongée, la patte arrière gauche cassée. Que s’est-il passé ? Maël fait bonne figure, certes rôdé aux imprévus qui parfois prennent une mauvaise tournure, mais là, c’est un coup dur. Jean Marc arrive, un saut d’eau chaude à la main, des bandelettes déjà imprégnées d’un enduit et deux petites tringles en bois léger. La brebis est sur le flanc, curieusement, elle ne semble pas souffrir, il faut plâtrer. La bête est empoignée, soulevée, Laurence cajole comme pour un bébé enfiévré, Maël la soulève et la bloque et Jean-Marc sans masque joue le chirurgien avec trois fois rien. L’opération dure un gros quart d’heure, un enclos de fortune est installé, de la paille est ajoutée, du foin et un saut d’eau sous le nez, Maël ajoute «c’est vraiment pas de chance. En plus c’est si rare et ça tombe sur une brebis qu’on aime bien. Dans un troupeau, c’est comme à l’école, il y a celles qui veulent se faire remarquer, les mauvais caractères et elle, c’était plutôt le genre à venir se faire caresser».

De retour au bercail en 2017 dans l’ancienne propriété du grand-père André, dans la lignée de papa et maman, Maël Alric connaissait la règle du jeu, le cycle des saisons, le temps des agnelages et des affinages, les sacrifices, une vie sans artifices. Certes pour se libérer du sport de haut-niveau, sans pour autant oublier que le pain quotidien du fermier ne se gagne pas les deux mains appuyées sur le haut du manche de pioche à regarder passer les hérons cendrés planer dans la vallée pour fondre sur le chevenne luisant et insouciant. Une autre façon de courir, de sauter, de soulever, de peser, de pousser, la nature imposant des gestes forts, des attentes longues, des postures sans parure, des flexions, des tractions, des tensions, une vie d’engelures, à la dur.

L’ancien coureur talentueux (il l’est toujours !!!) champion de France junior sur 3000 mètres steeple le sait fort bien, on ne risque pas la noyade dans une fosse à steeple profonde comme une jambière de pantalon. C’est une vaste rigolade mais pour autant, il ne s’attendait pas à devoir affronter les quarantièmes rugissants d’une mer démontée dès son installation.

J’ai du voir un psy pour évacuer ce traumatisme

Nous contournons la bergerie «viens je vais te montrer». Nous traversons la cour puis la chaussée. De l’autre côté, nous prenons un chemin sur la gauche et pas bien loin, à peine visible, cachée par un bas côté embroussaillé, se devine un pont enjambant un petit ruisseau de rien, le Len, guère plus gros qu’une vilaine vipère, caché dans une goulette de verdure, se la coulant douce, en pente douce depuis sa source non loin de Crassous et de Boussac. Maël raconte « tu vois le tunnel, là, l’eau est montée, c’était hallucinant. Six mètres en moins d’une heure. J’ai à peine eu le temps d’être prévenu, j’avais déjà de l’eau jusqu’à la taille. J’avais 12 béliers à l’intérieur». Le tout jeune «paysan», il revendique ce terme, se jette à l’eau. Mais tout habillé, le courant l’emporte. Sa mère court chercher une sangle, pas le temps d’attendre, il se déshabille et se jette à nouveau dans l’eau saumâtre. Cette fois, il n’a plus pied, il nage, il rejoint la bergerie «avec le recul, tu analyses. Tu mets ta vie en jeu sans t’en rendre compte». Le bilan est macabre, l’exploitation perd dans ce naufrage six béliers dont Marcel, le bélier fétiche, le chouchou du Dourdou, un mâle vasectomisé, le chéri des brebis au temps des premières chaleurs avant que le reste des guerriers ne viennent donner semence sans romance.

Travailler le vivant, ourler la terre, c’est ça être paysan, l’artisan d’une matière à façonner, à respecter. Heureux d’une belle récolte, il faut savourer, heureux de cette nouvelle grange pour aérer le foin, son premier grand projet comme jeune agriculteur, il en est fier. Se sentir bien dans son troupeau, il est guide, pâtre, gardien de ce temple bêlant, les épaules fortes pour supporter l’insupportable lorsque la nature crache en pâture toute sa colère indomptable. L’eau, le feu, Maël n’a pas été épargné « après l’inondation, nous avons eu un départ de feu qui a ravagé le fronton de la bergerie. Pour mes débuts, j’ai cru à un rite d’initiation», j’ajoute «quel bizutage !».

Nous quittons les lieux, la brume matinale se dissipe, il se retourne une dernière fois. Il insiste «tu imagines, l’eau qui arrive jusqu’au sommet». De l’autre côté de la chaussée, revenu dans la cour, il avoue «ce fut très dur de s’en remettre, je pleurais d’avoir perdu mes bêtes. J’ai du voir un psy pour évacuer ce traumatisme».

J’ai une relation très particulière presque affectueuse avec ce jeune homme respectueux de la nature et militant pour une agriculture raisonnée. Je n’aime guère les idées reçues, les images toutes faites, mais là, je peux me risquer à l’affirmer, il est l’archétype même du paysan d’aujourd’hui et de demain, inscrit dans une histoire familiale aux valeurs d’entraide et de partage mais aussi hyper-connecté avec son monde, celui des applis, des réseaux sociaux, des nouveaux échanges commerciaux, maîtrisables et contrôlables par soi-même. Avoir la main sur son quotidien, sur son destin, en traçant, deux doigts sur la tête du compas son propre rayon d’action, c’est ainsi qu’il a conçu son réseau de distribution à l’échelle locale pour sa production yaourt et tome au label bio.

En ces temps de confinements, Maël, Laurence et Jean-Marc sont restés soudés, bottes au pied, le travail à la ferme apprend cela, l’engagement, le dépassement. Laurence a ces premiers mots « on a eu le sentiment d’être acteur d’un mauvais film, c’était devenu surréaliste. Heureusement, la nature était là pour nous donner de l’énergie». Et de l’énergie, ce gasoil naturel qui coule dans leurs veines, ils n’en manquent pas pour relever le défi d’une période en saccadé.

Dehors, le soleil s’offre enfin une escapade. Laurence a dressé la table sur la terrasse, les verres à pieds bien alignés. Jean Marc est encore courbé à soulever une longue poutre.

Maël qui vient juste de signer dans un nouveau club, le Team Noyon Triathlon, insiste, il me prend presque par la main pour me guider jusqu’à ce cellier ouvert sur les prés. Nous passons devant la Rodéo familiale construite par le grand père, robe verte couleur luzerne. Le moteur est flambé mais l’engin construit sur le châssis d’une 4L n’a pas une ride, toujours immatriculé dans le 56, Maël moitié breton, moitié Aveyronnais aime à dire «moi, avec un tel caractère, c’est tout ou rien». Dans le coin gauche de la porte, c’est le premier vélo de Jean Marc, le guidon appuyé sur le mur, un Jacques Anquetil, couleur bleu métallisé délavé. Nous rentrons. Face à nous, une table de ping-pong, au fond, un grand drap blanc, derrière celui-ci, dans la pénombre, un tapis de course et son vélo de duathlon. Maël est existé « tu vas voir, je vais te montrer ». Tel un DJ derrière ses platines, il se connecte à Swift, branche le rétroprojecteur et le bike en bluetooth. L’écran s’illumine « bon tu veux que je choisisse quel maillot, tiens, le kaki, ça fera militaire ». Il est 12h20, à 12h30, une course virtuelle est programmée, un trente kilomètres, Maël s’inscrit. Son nom apparaît dans le coin droit, 400 autres cyclistes se rangent les uns derrière les autres pour une course surréaliste. Il dit «l’autre jour, nous étions 4000. Un jour, je me suis entraîné avec Thibaut Baronian. Franchement, je ne pensais pas qu’il était aussi costaud en vélo». Il est 12h29, il serre ses chaussures «il faut que je monte en puissance car ça va partir fort». Il est 12h30, la course est lancée, Maël se tient aux avants postes, les watts s’affichent, le cardio grimpe. Maël les deux mains sur les cocottes se relâche, il laisse filer les échappés, il sourit «finalement, ya qu’une chose qui me manque, ce sont les compétitions».

Pour sortir de cette cave sombre, pour remettre le vélo sur le toit de la voiture, pour retrouver une autre forme de liberté, un peu bélier dans les bastons, un peu berger dans les pelotons. Ca lui va bien non !

PORT FOLIO

Texte et photographies réalisées les 26 et 27 avril 2020 à la La Fromagerie du Salze à Saint-Izaire avec Maël Alric et ses parents Laurence et Jean Marc Alric, agriculteurs, éleveurs.  Au 41ème jour du confinement.

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