JOUR DE CROSS AU PAYS DES CORNARDS

En contrebas de Candas, le Tarn fait son caprice. Comme s’il cherchait à rentrer dans le chas d’une aiguille en s’enroulant sur ce coteau, à faire mumuse avec la nature, aspirant au passage les eaux de la Muze.
Puis il accélère, joli train de vagues, attention au drossage puis arrive aussitôt l’ancienne passerelle bouléguée, brassée au fond des eaux un jour de crue mordante et décapante. Dernière écume, derniers caprices, derniers spasmes, au sortir de ces blocs de ciment concassés, le Tarn prend enfin le temps de la lenteur. Les eaux se lissent, le temps de savourer, le temps de la glisse, les Raspes sont proches. La rivière perd de sa malice, une respiration, un sillage, des odeurs, celle des peupliers et de la reine des prés.

Sur la droite, on distingue entre deux cyprès un petit cabanon carré. Le toit est en tuiles roses vermoulues surmonté d’une faîtière émaillée, de celles qui sortaient autrefois des fours de Raujolle. Lorsque je navigue sur le Tarn, j’ai toujours une pensée pour Jo Vors, il était propriétaire de cette petite masure aux allures de maison de poupée. Son petit Trianon, son petit nous deux, sa petite évasion. Jo Vors, fut l’un des tous premiers organisateurs à chausser les grandes semelles de la course chapitrée populaire selon la devise »on court, on boit, on mange». Avec sa grosse bouille et bajoues à la Michel Simon, avec sa carrure de charcutier aux avant-bras musclés et sa gouaille de président du Tribunal des Cornards, certes, il détonait, mais on lui doit beaucoup et pas seulement les tours de gambettes et les bons coups de fourchette. Il distilla comme un bouilleur de cru et ses eaux de vie chavirantes, une certaine idée de la course à pied, entêtante et enivrante et ça, ça ne s’oublie pas.

Route de Saint Rome de Tarn, un jour de cross, en passant devant la maisonnette, je me suis arrêté sur le bas côté. L’herbe était humide, un froid tenaille qui vous serre méchamment la pince. Les coteaux des Briadels et des Amarines prisonniers d’une brune tenace, j’ai salué Jo par la pensée et j’ai filé (voir photo).

J’aime les champs de cross lorsqu’ils ont ce côté rural, petit village, petits jardinets autour desquels il faut tournicoter. J’aime la majesté des grands peupliers, l’odeur des marais où l’hiver met sous somnifère ces petits carrés de vie en jachère. Celui de St Rome est de ceux là bordé par un Tarn au ralenti avec en offrandes tous les attributs d’un cross qui ne cherche pas la miséricorde. Son budget ? Allez trois journées de boulot au SMIG tout au plus mais faut-il plus ?

J’y retrouve quelques anciens, Christophe et Norbert, les pointes toujours affûtées mais les genoux dans le mou. J’y croise l’un après l’autre, Serge Cottereau puis Jean Claude Moulin, un bénévole m’interpelle «ya cinq minutes, ils étaient ensemble tu as loupé la photo». Le Mendois me lâche «aujourd’hui, si j’arrêtais Marvejols – Mende, personne ne reprendrait». Je croise des jeunes, ça parle Vaporfly. Il y a un petit côté désenchantement, découragement. Je réponds à l’un «au France de cross, personne de portera la Next. La vraie hiérarchie sera respectée, enfin…»…un temps d’hésitation…»sauf dopage».

C’est déjà l’heure des bambins. C’est le cross que j’aime. Je le baptise «cross frites, chips et chocapic». Le cross des blondinets qui se caillent comme des pigeons déplumés prêts à être ébouillantés, le cross des parents nerveux et fiévreux, rouges comme un jour de scarlatine. Le cross des entraîneurs qui ont le cuir épais et les bottes fourrées. Penché sur un gaminou tremblotant sur ses genoux, les carreaux de lunettes embués, l’un dit «tu n’es pas là pour essuyer un kiwi». Il ajoute «tu vas me le mouiller ce maillot». En cross, faut toujours partir au galop !

PORT FOLIO

Photographies réalisées le 12 janvier 2020 à St Rome de Tarn – Aveyron lors des championnats départementaux de cross country

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