MILLAU, BAR DU PARC

POUR DES TRENELS ETERNELS

Même si l’été 2020 fut une belle saison pour les bars et restaurants de Millau, aujourd’hui, ils sont les grands perdants de la crise sanitaire. Le Bar du Parc est de ceux-là, transformé en click and collect pour amortir le choc de la crise. Rencontre avec Christian le patron et témoignage de Jeanine Camboulives qui a tenu pendant 37 ans cette enseigne centenaire connue pour ses fameux trenels.

Le Bar du Parc, les coureurs des 100 Bornes le connaissent bien. Après cette longue traversée à porter sa misère, c’est le dernier point de lumière avant de virer à droite pour traverser le Parc de la Victoire et monter sur l’estrade d’arrivée. La délivrance.

Le Bar du Parc, les boulistes aussi le connaissent bien ce bistrot qui, les jours de Mondial muté en Fipem, réunit les doublettes et triplettes pour jouer les pipelettes à refaire la belle des belles, langues et gosiers libérés, le cochonnet enfin en paix, bien épousseté, bien bichonné.

Aujourd’hui, le Bar du Parc est à l’arrêt, enfin pas tout à fait. Une table en faux-marbre barre la porte d’entrée. Dans l’embrasure, le patron à forte carrure attend le client. Pas les habituels, ceux qui le matin viennent pour le  premier expresso, commenter les infos et échanger les ragots, entre brèves de comptoirs et les bonjour – bonsoir vite fait, le p’tit crème vite avalé. Le patron lâche «vous voyez, on en est réduit à faire du click and collect».

En ce début d’après midi, effectivement, on se presse au 4 avenue Charles de Gaule, carte d’identité à la main et téléphone en secours. En moyenne, toutes les cinq minutes, un simple bip et le colis change de main, le paquet déjà sous le bras avec un bonjour – bonsoir vite fait, pas le temps de s’attarder. Et ça enchaîne, une dame, sportive d’apparence en survêt et jogging, puis une gamine intimidée, polie en apparence, puis un gars un peu paumé avec son gros carton sous le bras. Sur ses talons,  une jeune femme un peu pressée, mal garée…une autre qui a du mal à se réchauffer sous l’effet d’un vent d’autan encore taquin.

Nous sommes donc au Bar du Parc chez Christian et Yohan. Sur l’enseigne, deux prénoms en lettres blanches sur fond rouge, de gauche à droite, Christian c’est le père, Yohan, c’est le fils, une affaire de famille. A l’intérieur, le bar a perdu la partie. Les colis, paquets et autres cartons par dizaines, peut-être une centaine, ont pris le dessus, jonchant le sol, entassés sur les tables, les chaises et le bar. Quant au perco et la tireuse, ils font la gueule, orgueil flétri, meurtri. Christian s’excuse du désordre «là, on est débordés, le système a été en panne plusieurs jours mais on va vite rattraper le retard». Cela se vérifie sur le trottoir, parfois deux, trois, quatre clients attendent sagement. Simple constat, y’a pas besoin d’aller bien loin,  pour mesurer visuellement le développement de la vente internet, Vinted, Amazon et Zalondo en tête de peloton, ils sont bien les grands gagnants de la crise.

Christian et son fils ont racheté ce bar en 2012 « je me souviens, c’était le jour de mon anniversaire, j’ai signé le 19 juillet et le 20, on a ouvert. C’était la Bourse aux Minéraux dans la salle des fêtes. Et je peux vous dire que ça nous a surpris. Y a eu le feu». Tous les deux n’étaient pas vraiment du métier même si le père avait tenu à 23 ans son premier bar, surnommé La Frontière, un Café de la Gare, comme il y en a mille en France, du côté de Bédarieux «puis je suis rentré dans une menuiserie pendant 30 ans mais j’avais envie de finir ma carrière avec ce que j’aime faire. Et de reprendre ce bar, ça a ravivé la flamme». Et d’ajouter «mon fils avait 21 ans, ça lui permettait de se lancer dans la vie».

Coïncidence ou fait du hasard, cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jeanine Camboulives, l’ancienne propriétaire qui, pendant 37 ans, a briqué le zinc.  Contactée par téléphone, celle-ci raconte avec dans la voix ce mélange subtil et sournois de nostalgie et de passion encore à fleur de peau comme lorsque l’on souffle sur la poussière du temps passé «j’avais été serveuse au Glacier chez René et Jacques Vézinet mais également chez un oncle au Club et au Bois du Four pour la restauration chez Galières. En 1974, à 21 ans, je me suis mariée et l’année suivante, je reprenais ce bar en février 75, d’abord en gérance puis je suis devenue propriétaire. Ce bar, ce fut ma maison, ce fut ma vie».

Le Bar du Parc fut créé en 1900, peut-être deux ou trois années avant le passage au siècle suivant, par la famille Roucoules avec une partie épicerie et l’autre consacrée au bar. Neuf lettres en bois posées sur le fronton du bâtiment que Jeannine a gardées précieusement comme des reliques arrachées au feu de la profanation. Un bar de quartier excentré du centre ville, juste passé la voie ferrée, là où prend fin la Monte, ce boulevard qui, pendant la seconde guerre, fut débaptisé pour prendre le nom du Maréchal Pétain.

Jeanine Camboulives et son mari Jacques, lui aussi le torchon sur l’épaule pour briquer le zinc, en renfort derrière le bar le soir après le boulot, ont vu le quartier se transformer. Jeannine raconte « il faut se souvenir, le passage à niveau n’était pas automatique, il était manuel. Mais surtout, face à nous, le rond point n’existait pas, il s’agissait non pas d’une rue mais d’une allée privée pour aller chez Monsieur Salvan, une belle allée de cyprès. Je me souviens, nous avions plus de place pour se garer, les transporteurs, les ambulanciers s’arrêtaient plus facilement».  « Pour manger vos trenels ? »…à cette question, pas besoin d’être en face de l’ancienne tenancière, dans un petit silence, son sourire se devine, large comme une tranche de pastèque car Jeanine, c’était bien Madame Trenels, la tenante d’une tradition, d’une recette apprise auprès de sa grand-mère elle-même patronne d’un bar à Buzeins. Les petits déjs aux trenels, c’était donc elle, comme lors des premiers de l’An, où lors des petits matins vaseux lorsque les ambianceurs éméchés descendaient du Parc après une nuit à danser et à s’amouracher «ça,  oui, à l’époque, nous avions beaucoup de bals comme celui des Infirmières et ça se terminait chez nous ». L’enseigne tient encore debout «Bar du Parc, spécialités trenels, maison, à consommer sur place ou à emporter».

Lorsque Christian et Yohan ont repris l’affaire, impossible de se défiler, derrière les fourneaux, ils se sont formés, surtout Yohan pour apprendre la recette des trenels afin de poursuivre cette tradition, la spécialité de ce café ouvrier «Yohan, c’est un gars volontaire, il est resté deux mois à mes côtés pour apprendre ». Car à écouter Jeanine qui, dans une lointaine jeunesse, fut une espoire de la course à pied, n’a-t-elle pas couru un France de cross aux côtés de Colette Besson à Vichy, les trenels, c’est tout un art, nettoyer les panses de brebis, couper, remplir puis enfin recoudre. Certes, mais c’est aussi la cuisine sans chichi, vin et café compris, l’addition s’il vous plait, merci. Un repas aux trenels, bien d’ici, ça n’a pas de prix.

Texte et photographies : Gilles Bertrand

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