JACQUES BREFUEL, LA PLUME DU JEUDI

Après 31 ans de bons et loyaux services comme journaliste au Journal de Millau, après avoir été au cœur de la vie politique locale, Jacques Bréfuel a tiré sa référence. Il reste cependant très investi dans l’associatif. Il sera cette année aux commandes du 50ème anniversaire des 100 km de Millau, épreuve qu’il a vue naître et seul bénévole à avoir été présent lors des 49 éditions. Entretien.

Le journaliste ne se fait guère d’illusions, surtout après 30 ans de métier. On peut écrire avec un crayon de bois, on peut nettoyer son style pour le rendre académique à l’excès, dépouillé de toute sensibilité. A l’inverse, on peut s’aventurer dans la pensée et l’analyse, en jouant sur la réserve et le recul ou bien à l’inverse, en lâchant les chevaux et prendre position au risque de créer des polémiques et courroucer la classe politique …. au final, on ne pourra jamais plaire à tous ses lecteurs. L’écriture est en effet plurielle et diverse et les lecteurs et lectrices le sont tout autant.

Jacques Bréfuel en sait quelque chose. Il a cette phrase résumant bien la position du rédacteur localier qu’il fut «les gens de droite ont souvent pensé que j’étais de gauche. Et les gens de gauche, ont souvent pensé le contraire ».

Fin 2020, après une année palpitante sur le plan de la vie locale, la crise sanitaire, une élection à rallonge et un résultat tendu à l’extrême se jouant à un cil, la crue du 12 juin, les annulations en rafale des grands évènements assurant la richesse de ce territoire, Jacques Bréfuel a posé son BIC et tiré sa révérence. 31 ans de bons et loyaux services au sein d’une même rédaction «Le Journal de Millau», une institution dans la cité du gant, le JDM sans qui un jeudi ne serait pas un jeudi. A décortiquer, à effeuiller, à dépouiller la vie locale au plus près des citoyens avec ses temps forts comme tous les 6 ans, les Municipales. 31 années dans l’œilleton du quotidien du Mandarous, ce sont six mandats, six maires, Manuel Diaz, Gérard Deruy, puis Jacques Godfrain, Guy Durand, Christophe Saint Pierre et pour finir en sprint inachevé Emmanuelle Gazel pour voir une ville ankylosée par un passé défunt, se moderniser enfin, se rénover, enfin.

Du plomb aux côtés de Dell Duchon Doris, à l’internet, du minitel à la PAO en naviguant bien sûr dans la toile géante dressée par les réseaux sociaux, Jacques Bréfuel a traversé toutes les grosses évolutions et révolutions qui ont bouleversé la presse. Né dans l’après guerre, le vénérable hebdo a résisté, vaille que vaille, en luttant contre l’usure de la presse régionale. Le JDM, niche respectable et respectée dans l’info locale, c’est aujourd’hui contre vents et marées, un exemple de presse anachronique dans un paysage digitalisé où l’info se consomme comme du chewing gum, vite mâché, vite craché. Un mercredi matin, Jacky pour les intimes et JB pour les lecteurs accepta de se confier mais en posant, avant la toute première question, cette ligne de défense «je n’aime pas être en lumière, je préfère rester dans l’ombre». Nous avons donc branché les lumières, Jacques Bréfuel en chemise bleue a posé ses deux coudes sur la table noire, téléphone éteint…Entretien.

. Gilles Bertrand, pour débuter, j’ai une question qui fait appel à ta mémoire, te soutiens-tu de ton premier article comme jeune journaliste ?

. J.B. : Bonne question, on rentre dans le vif du sujet. De par mon parcours, mon premier article fut consacré à une équipe de foot-ball corpo. Car avant de rentrer directement au JDM, je pigeais pour Midi Libre. Je devais avoir 20, 21 ans. Et chaque semaine, je faisais un papier sur une équipe corpo car il y avait à cette époque un championnat très intense. Je ne sais pas si tu connais mon parcours. Au départ, j’étais parti pour être prof de gym puis j’ai eu un accident de moto assez grave avec trauma crânien. Un an après l’accident, j’ai fait une crise d’épilepsie temporale et le sport intense me fut interdit. Mon père est décédé, je suis revenu sur Millau et j’ai eu la possibilité de travailler à la SNCF où l’on m’a offert la possibilité de postuler pour un emploi. J’ai fait un dossier mais entre temps, j’ai travaillé rue de la Paulèle dans un magasin de pièces auto car j’étais déjà passionné par le sport automobile. Et au bout de 2 ou 3 ans, Patrick Gineste qui travaillait à l’ANPE me dit « tiens Midi Libre, cherche un jeune comme toi sans formation journalistique particulière, tu devrais postuler. J’ai postulé. Nous étions trois, il y avait Damien Vidal, Hervé Costecalde et moi-même.

. Et c’est toi qui a eu le job ?

. J.B. : Non, car est arrivée une quatrième personne en l’occurrence une dame qui avait été secrétaire de Jacques Godfrain pendant les Législatives et c’est elle qui fut recrutée par Henri Martin, le directeur départemental de l’époque. Mais moi je savais que de part l’annonce, ils ne voulaient pas d’une femme, donc au bout d’un an, cela n’a pas fait l’affaire et Ménadier qui était chef d’agence à Midi Libre est venu me chercher. J’ai donc signé mon premier contrat le 1er août 1980 et j’ai débuté en travaillant à 80% à Midi Libre et 20% au Journal de Millau.

. Comme journaliste, tu as traversé 31 années de vie locale, six maires, quelle sont les difficultés à exercer ce métier lorsque l’on a cette forte proximité avec le milieu local qu’il soit politique, social, économique ?

. J.B. : J’ai réalisé que les gens de gauche me prenaient pour quelqu’un de droite et ceux de droite me croyaient de gauche. C’était idéal, c’était à la fois habile et confortable. Dans une petite ville, plus on avance dans l’âge, et plus des copains et copines avec toi au collège puis au lycée prennent des responsabilités. Il se trouve que moi et Guy Durand, nous nous connaissions très bien, Christophe Saint-Pierre aussi et dans leurs équipes également. Cela facilite les contacts, certains comprennent très bien, d’autres non. Il faut rester le plus objectif possible même si ce n’est pas toujours facile. On a ses propres convictions et on a aussi un vécu. Il faut rester sur les faits. Mais finalement, je n’ai jamais vraiment eu de gros clashs avec les élus.

. Peut-on devenir le confident de certains, certaines ?

.J.B. : Si on reste honnête avec le personnage politique, s’il te dit « je te le dis mais ne l’écris pas », on établit une certaine complicité mais il ne faut surtout pas trahir cette confiance. C’est le problème d’une petite ville comme Millau, tu te croises tous les jours, si tu trahis la confiance de quelqu’un…Parfois tu râles, m…, j’aurais bien aimé le sortir mais tu te dis « si je le sors, je me grille » et ceci, ce n’est pas valable que pour les politiques.

. Comment expliques-tu que le Journal de Millau a su lutter contre cette érosion de la presse écrite ?

. J.B. : Lorsque je suis arrivé, il y avait une agence La Dépêche, un correspondant Centre Presse, l’agence Midi Libre et nous étions deux hebdos à l’époque avec également l’Avenir qui appartenait à Diaz. La presse locale a suivi le déclin de la presse nationale avec la Dépêche, Midi Libre et Centre Presse qui n’ont plus fait qu’un. Alors pourquoi avons-nous résisté et pourquoi on résiste encore ? C’est parce que l’on reste proche de nos lecteurs. On reste à l’écoute. On ne traite pas l’actualité nationale. On essaie surtout de trouver des sujets proches du terrain et proches des lecteurs (dans son édition du 4 mars, le JDM publiait un entretien bien ficelé consacré à Jérémy, le jeune chanteur millavois sélectionné pour The Voice). D’ailleurs, ce fut tout l’intérêt de mon travail, cette grande diversité de rencontres, comme de rencontrer aussi bien le président de la République que le cantonnier du coin. Cette proximité avec nos lecteurs fait le succès du Journal de Millau qui, au départ, lorsque je suis rentré, n’avait que 6 pages. Le Journal de Millau, beaucoup de Millavois le considèrent comme à eux.

. Dans quel état d’esprit as-tu abordé ce cap parfois difficile à prendre, celui de la retraite ?

. J.B. : Je l’avoue, j’ai pris la retraite…long silence…je n’étais pas mécontent de la prendre. Oui, il y a une forme d’usure car les gens deviennent de plus en plus agressifs. Le moindre mot de travers, cela prend vite des proportions. Car ce qui a fait très mal à la presse écrite, ce sont les réseaux sociaux où l’on dit tout et son contraire. Nous, le BA BA de notre travail de journalistes, aussi bien pour toi que pour moi, c’est de vérifier l’information que tu écris. Malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe sur les réseaux sociaux. C’est la libre pensée, la libre parole et cela prend des proportions….Malheureusement les gens ne font pas l’analyse et ne s’interrogent pas sur la véracité de ce qu’ils lisent.

. D’une manière générale, archivais-tu toute l’information qui te passait entre les mains ?

J.B. : J’ai toujours archivé, à l’ancienne, en apprenant sur le tas et en me formant car je n’avais aucune formation de journaliste, j’ai fait des stages au CFPJ à Paris. Mais pour te donner une anecdote, quand j’ai vidé mon bureau, j’ai dû faire quinze gros sacs qui sont partis à la déchèterie. Dans ce que j’ai jeté, il y avait les résultats et les articles sur toutes les élections locales. Et j’ai seulement gardé quatre ou cinq sacs que j’ai archivés chez moi, ce sont des dossiers qui peuvent être intéressants….rires…même si je n’ai aucune intention d’écrire un livre…rires à nouveau.

. Les maires passent, le journaliste reste. Tu as vu défiler 6 maires, quel fut le mandat le plus intéressant, le plus palpitant ?

. J.B. : Le mandat le plus palpitant, ce fut celui de Gérard Deruy car il a profondément transformé Millau. C’est lui qui a imposé le CREA malgré un gros conflit avec le Crédit Immobilier qui voulait faire des magasins. Puis on lui doit toute la zone du Cap du Crès, c’est lui qui s’est battu pour que Millau ait son premier hyper marché car la ville était vraiment en retard. Je me souviens des manifestations des commerçants devant la mairie. Je ne veux pas dire de bêtises mais ils avaient même fait cramer des pneus, c’était tendu. Gérard Deruy a fait deux mandats et cela lui a laissé du temps.

. En qualité de journaliste local, la période avant élection est un temps fort de la vie de la cité. Lors de la dernière élection, nous n’y avons pas échappé. Comment as-tu vécu ces périodes intenses sur le plan journalistique ?

. J.B. : L’an passé, nous avons essayé de proposer quelque chose de novateur avec Thierry Fabié et Tristan Durand. Et cela a plu car les ventes ont augmenté. Il s’agissait de partir en ballades avec chacun des candidats sur six points différents de la ville, quatre de leur choix et deux que nous proposions. Ce fut ma dernière campagne mais une des plus intenses journalistiquement parlant. Le second tour a été l’un des plus tendus que j’ai pu observer à cause du Covid et de la marge de manœuvre entre les deux candidats. C’est la première fois que nous observions un écart aussi long entre les deux tours (3 mois) où l’on a vu Emmanuelle Gazel réaliser une dernière ligne droite plus punchy.

. Venons-en aux anecdotes, elles ne doivent pas manquer car tu as côtoyé des élus qui avaient de l’étoffe…

. J.B. : Manuel Diaz, maire, j’ai le souvenir de son cri, enfin façon de parler. C’était un jour de Conseil Municipal, c’était l’époque du Larzac et la salle fut envahie par les militants. Et Diaz a crié «descendez, descendez, sinon le plancher va s’écrouler». Car soit disant la salle du Conseil Municipal ne pouvait supporter qu’un certain poids. Je le revois lever les bras au ciel et répéter «le plancher va s’écrouler ». J’ai également servi de chauffeur pour Lionel Jospin pour le 20ème anniversaire des 100 km de Millau. J’ouvrais la route, j’avais une 205 décapotable et Deruy, le maire à ce moment-là, me dit «tu es tout seul, ça serait bien que le ministre vienne avec toi». Je lui ai répondu « il n’y a pas de problèmes sauf que je n’ai que trois places et que vous êtes quatre » car il y avait l’agent de sécurité et le préfet. L’agent est resté sur place, le préfet est venu à mes côtés et Jospin et Deruy se sont mis debout pour donner le départ. Cette année là, on partait de la cité du stade et je dis à Jospin « attention, dès que le départ est donné, j’accélère au coup de pétard ». J’accélère et pouf, je les retrouve tous les deux assis de manière un peu….silence… brutale. Puis Jospin est revenu pour les Municipales, on lui avait offert un tee-shirt des 100 km et il me dit «j’ai eu l’occasion d’aller au Marathon de New York et j’ai porté votre tee-shirt et j’ai plein de gens qui m’ont interpellé». Bon, peut-être qu’il disait cela pour me faire plaisir.

. Comme nous l’avons évoqué, les Municipales sont des moments forts dans la vie d’une commune. Quel est pour toi le souvenir le plus marquant de ta carrière ?

. J.B. : Ce n’est pas un souvenir à proprement parler mais plus une photo. Il s’agit de Guy Durand lorsqu’il part de la salle des fêtes avec une grosse déception lors de sa défaite alors que Saint Pierre arrive souriant. Cette photo, c’est une image forte car il ne s’attendait absolument pas à être battu. La différence dans le visage des deux était saisissante.

. Pour revenir à Manuel Diaz, nous sommes au début des années 80, François Mitterrand est élu en 81. Donc tu as connu la fin de la lutte du Larzac avec l’annonce officielle de l’arrêt du projet d’extension du camp militaire, comment avez-vous traité cela ?

. J.B. : Je me souviens, le 10 mai 1981, au soir, j’étais monté à la ferme de l’Hôpital pour faire des photos des paysans du Larzac. Ils s’étaient regroupés là haut pour fêter la victoire. Puis, ils sont descendus à Creissels car il y avait un rassemblement de prévu. C’est ensuite, avec le recul que j’ai réalisé que j’avais joué un bon coup car j’étais le seul à avoir eu ce réflexe de monter sur le plateau.

. Toujours à propos de Manuel Diaz pour faire suite à l’anecdote sur ce Conseil Municipal, j’ai le sentiment que tu as toujours excellé dans l’exercice très complexe d’écrire le papier retour sur chaque conseil…

. J.B. : Un Conseil Municipal, parfois tu arrives à la fin en te disant «mais sur quoi je vais titrer ?» et puis arrivent les questions diverses et sur une ou deux questions, ça part en live, il y a débat et cela te fait le sujet. Le Conseil Municipal, c’est aussi une tribune pour notamment l’opposition pour faire passer ses idées car ils savent que nous allons reprendre. Surtout quand il y a des sujets comme l’hôpital qui a très souvent animé des Conseils avec la venue de gens extérieurs. Les plus perturbés ont toujours été ceux consacrés à l’avenir de l’hôpital, de sa fusion, un sujet récurrent et qui n’est pas terminé. Et chacun des maires que j’ai connus, ils ont tous eu affaire avec des manifestations sur l’hôpital.

Ton nom est connu pour avoir été rédacteur du Journal de Millau mais tu es également très présent sur la scène de l’évènementiel millavois avec deux épreuves phares, les 100 km et les Cardabelles. Ma première question est simple, elle va permettre de dissimuler les doutes, est-ce vrai que tu étais présent à la première édition des 100 km en 1971 ?

. J.B. : oui oui, car je faisais de l’athlétisme, j’avais 14 ans et j’étais ami avec François Vidal, le fils de Bernard Vidal donc automatiquement on est en âge de s’investir et on se retrouve embringué dans l’organisation. Et à 5 heures du matin, je suis dans la voiture de Bernard Vidal avec François pour le départ et on passe place de l’Industrie. Je m’en souviendrai toujours, il y avait un seul spectateur et qui nous fait comme cela…il met son index sur la tempe…l’air de nous dire ils sont dingues les gars. Et il faut se souvenir du premier parcours, à Raujolles, il n’y avait pas le rond point, on prenait à droite la route qui longe le Tarn en face de Peyre. C’était un peu trail sur le petit chemin et on ressortait à mi côte de St-Georges puis St Geniez de Bertrand, Labro, Brunas, on redescendait et les coureurs faisaient trois fois le parcours. Et dès la seconde année, c’est parti sur le parcours actuel sauf que le départ était donné à la Capelle et on faisait Paulhe, Le Rozier et on revenait par Aguessac. Et depuis cette première édition, je n’en ai manqué aucune et j’ai pris la présidence en 98 ou 99.

. Tout comme ton parcours de journaliste, tu es un grand témoin de cette belle aventure, en 49 éditions, quelle fut ta plus belle émotion ressentie ?

. J.B. : Une qui me…hésitations…en parlant…hésitations…on arrivait encore au stade municipal et Bernard Rosetti était venu la veille, il était allé voir des gamins au Sacré Cœur pour parler des 100 kilomètres. Mais le jour de la course, ça n’a pas marché comme il l’espérait mais il a tenu à arriver jusqu’au bout car il savait que les gamins l’attendaient au stade pour l’applaudir. C’était…hésitationssilence…il y avait…hésitations…beaucoup d’émotions.

. Au fil du temps, vous êtes restés sur une ligne historique sans changer une ligne, pas de primes, pas de cadeaux pour les premiers, pas de podiums sauf pour les championnats de France, pour quelles raisons ?

. J.B. : Car c’était l’ADN de l’épreuve pour rester fidèle aux vœux de Bernard Vidal et de Serge Cottereau. Cela permet aux 100 kilomètres de garder cette spécificité.

. La 50ème édition est donc dans l’œil du viseur. Je te propose deux choix, réussir une édition telle que la 20ème avec 3500 coureurs au départ ou bien décrocher le scoop qui pourrait te donner une notoriété nationale voire plus. Que choisis-tu ?

. J.B. : La première évidemment car je préfère faire plaisir à 3500 coureurs et à l’entourage, aux bénévoles par exemple. D’ailleurs, je continue à piger, j’ai débuté une série sur les bénévoles dans le Journal de Millau. Comme je l’ai dit, je préfère l’ombre à la lumière.

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