IL EST 6 HEURES, PLACE FOCH,

MILLAU S’EVEILLE

Il est 6 heures, place Foch, Millau s’éveille, le marché du vendredi s’installe. Premières vannes entre copains d’étals, premiers clic-clac des tables que l’on déploie, les infos que l’on s’échange, les potins, les infos, la Covid, rencontres au détour des caisses de fruits, de légumes et pots de miel.

Place Foch, 5h45, la ville en sourdine, l’humeur chagrine. Vent du sud, en fugue, première inquiétude. Alors ? Parasol ou pas ? Avec ce vent du midi pot de colle, encore un vendredi ras le bol ? Encore un vendredi pas de bol ? Marie Pascale est formelle «ça va tenir», le parasol bleu porté à bout de bras comme un longboard de 11 pieds. Sur son étal, ses salades sont déjà rangées, alignées, bordées comme des foulards de soie soigneusement enroulés, des sucrines, de la chicorée, de la roquette, de la mâche, du vert en pagaille, du vert qui se chamaille, vert sauge, vert empire, vert malachite. On se raconte nos p’tites misères, elle raconte ses grosses misères. La vie de marché, c’est cela, ces petites phrases, ces petits racontars, ces échanges de si bon matin, qui font du bien, de l’aube au midi sonné. Avec les bien levés, les mamies pressées, les profs mal rasés, les cadres sup BCBG, les purs et durs du bio dans l’assurance d’une vérité bien chevillée, qu’importe. Tiens justement cette question «mais qui a bien pu être le premier paysan à passer au bio certifié ?». Benoît, son voisin de face, paysan-éleveur de volailles au Sot sur le Larzac, se mêle à nous pour démarrer la machine à labourer nos mémoires. Les noms défilent, j’énonce «Les Truels ? La ferme de l’Hôpital ? Les frères Cassan à La Martinerie ? Ginesty à St-Martin de Lenne ?» Benoît précise «moi, c’était en 2000. Toi, c’était avant». Benoît se penche en avant pour pointer du doigt Marie Pascale «finalement, je pense que tu as été la première». Marie Pascale, bien emmitouflée dans son anorak, esquisse son petit sourire. Parler d’elle surtout pas, l’art de l’esquive apprivoisé dans la solitude d’un métier ingrat, elle dit simplement mais avec justesse « je pense que le premier en Aveyron, ce fut un certain Espinasse dans le nord Aveyron ». L’homme en question, c’est effectivement Gilbert Espinasse producteur de lait de brebis non loin de Druelle. Il fut élu président de l’APABA à sa création en 1990, surnommé «l’agriculteur de conscience» par le journaliste Yves Garric dans un documentaire réalisé en 2015 consacré au paysan visionnaire.

Il fut l’un des premiers à défendre la méthode Lemaire-Boucher, Raoul Lemaire et Jean Boucher, les pionniers du bio en France, militant début des années 70 pour une reconnaissance de cette nouvelle forme de production pourchassée comme les herbes folles par les tenants arrogants d’une agriculture industrielle. La méthode Lemaire-Boucher, Marie Pascale, sait de quoi elle parle. Bien avant la certification AB, avec Thierry son conjoint, elle fut l’une des pionnières du maraîchage respectueux sur ces terres bordées par le Durzon et la Dourbie. Le chemin fut périlleux et chaotique comme un torrent dévalant du Mont Aigoual les printemps de fonte de neige, un choix de vie osé, incertain en un temps pas si lointain. Aujourd’hui, elle savoure.

Sur un marché, grands étals et gros bagou, hâbleurs et gouailleurs, il y a les revendeurs, une virée chez le grossiste du coin et je vends à l’année des céleris gros comme des jambonneaux et des avocats qui ont joué la samba au Costa Rica. Et comme Marie Pascale, il y a les producteurs bio ou pas bio, qu’importe, ceux qui mettent la main dans la terre, ceux qui sont au cul des brebis ou bien celles et ceux apiculteurs et leurs ruches pastorales, ceux et celles, un pied sur une échelle à élaguer, à surveiller les premiers gels, les floraisons pour enfin récolter des fruits pas tout à fait calibrés, un peu tachetés, parfois mouchetés.

Dédé est de ceux-là. Dédé, c’est le voisin de Marie Pascale. Dédé, c’est André, ou l’inverse, à convenance. Dédé, il est là depuis une paie avec son chapeau gavé de suées, ses bouclettes blanchies par le temps, sa petite boucle d’oreille et son immuable petit mégot dans le coin des lèvres. Avec ses oignons, ses pommes et son jus de pommes, il met un doigt sur l’étiquette, c’est marqué «reinettes du Vigan, la saveur des Vallées Cévenoles » il m’interpelle «ça, c’est pas du faux». La semaine dernière, Dédé a fait faux bond « je me suis pris un sanglier en venant». Ses voisins d’étal se sont inquiétés pour lui mais comme on dit «plus de peur que de mal». Les aléas de la route entre Aulas, pas loin du Vigan, dans la vallée du Coudoulous et Millau dont il connaît chacun des virages pour grimper sur le plateau, 36 ans de marché. Longtemps, place Foch, il fut le voisin de Roger, le marchand de poulets et ses cages  pas toujours reluisantes. Une autre époque, celle où les volailles s’achetaient vivantes et caquetantes, les gallinacés emprisonnées, plumes ébouriffées, ergots retroussés, l’œil vif s’interrogeant sur leur futur et funeste destin.

Lorsque neuf moufflets naissent à la maison du côté du Collet de Dèze, passés les 14 ans, faut savoir prendre son destin en main. Le père avait des chèvres, Dédé a eu des chèvres. Puis il s’est mis dans la pomme et le jus pressé, au passage, l’automne à peine naissant, les vendanges pour la soudure.

André Faure vendeur de pommes et de jus de pommes du Vigan

Aujourd’hui, Dédé a les boules. Sa balance ne marche pas «pourtant, je l’ai vérifiée, y manque un truc». Pas vraiment énervé mais inquiet «ça va être dur de faire le bon prix». Paulette est venue à son secours. Au pied d’une pile de cagettes, ça farfouille, ça cafouille. Vieilles complicités, le marché et ces petites misères, Paulette connaît la musique par cœur. Elle vient d’Azinières, d’Argols précisément, pas très loin de l’ancienne boîte de nuit le Tip Top. Elle dit  «si ça a disparu, c’est à cause de la drogue». Au compteur, 40 ans de présence sur le marché et sans doute plus, mais ne pas dire plus, faut bien garder un peu de coquetterie.

Ce matin, comme tous les vendredis matin, comme tous les jeudis avant de se rendre à Séverac le Château, le réveil sonne à 1 heure du matin. Paulette pose les deux pieds sur le parquet. Puis dans le silence, elle rejoint ses fourneaux, laissant le mari bien bordé, bien au chaud, volets clos. Elle le dit «mon mari était fonctionnaire, il n’a jamais aimé venir au marché».

Dans notre dos, Gilles, réputé grande gueule, entonne de sa grosse voix charpentée par près de 40 ans de marché « attention, je la connais, c’est une antiquité». Paulette lui répond «si tu dis ça, c’est que toi aussi, t’en es une, une antiquité». Bien vu, bien rendu, sur le marché faut savoir dégainer et répondre du tac au tac, ça jacasse, les vannes fusent, parfois, bien grasses, parfois salaces à faire naître des hashtags dénonciateurs.

Sous les grands platanes, un corbeau croasse, Gilles entonne «tu vois, tu l’as réveillé, il est pas content». Dans la seconde, un vol de corbeaux tire une ligne en fuseau, au cordeau dans un ciel virant au bleu, au beau, Gilles poursuit «tiens, c’est le harem qui arrive».

Gilles maraîcher et grand animateur du marché
Paulette vendeuse de flaunes et de farçous depuis plus de 40 ans

Paulette vend des flaunes, des tartelettes, des farçous «la cuisson ? Ben, c’est le matin avant de partir». Elle boit son petit café appuyée au montant droit de son étal réfrigéré, sous la lumière blanche d’un puissant néon. Elle me parle de son fils, pépiniériste installé sur le haut de Millau, de son petit-fils, son rêve devenir photographe ou vidéaste, elle ne sait pas très bien. Elle n’oublie pas sa petite fille, fière d’elle, de ses études, elle sera prochainement diplômée en ostéopathie pour animaux «vous vous rendez compte, c’est 8000 euros l’année la scolarité».

Sur le marché, on refait le monde avec les potins du matin, les infos qui, dans le camion réveillent, Totem pour certains, Radio Lodève pour les Héraultais, rarement France Inter, c’est pour les intellos et les profs, qu’ils disent. La radio qui réchauffe ou qui énerve, futures brèves de marché à s’échanger, à amplifier, à dégonfler, dans la simplicité, avec complicité, le plus souvent avec sincérité même si la vérité a pris des coups, largement écornées, malaxées et triturées au gré des convictions de chacun, de chacune. D’étal à étal, on s’interpelle avant que le chaland ne vienne remplir le caddie. Paulette raconte «Moi, quand Delga est passée devant moi l’an dernier, elle ne s’est même pas arrêtée. J’étais déçue. Bah, de toute façon, ça n’aurait pas changé grand-chose».

J’abandonne Paulette. Au loin, je suis intrigué. Dans l’obscurité, un petit étal, un grand gaillard, veste kaki. Tiens… Jamais vu ! Il s’appelle Jean, il est d’Entraygues-sur-Truyère là où la rivière, en amont cadenassée, retrouve avec soulagement un peu de liberté. Jean a pris la place d’Emile, ce petit bonhomme un brin espiègle, un brin malicieux, de la bonne humeur comme antidouleur, venu chaque hiver de Soulages Bonneval vendre ses endives que les Millavois s’arrachaient comme des rutabagas en temps de pénurie. Le 26 décembre dernier, la presse locale annonce son départ, Emile Veyre le roi de l’endive, lâche prise. Fin d’une histoire. Alors Jean a pris le relais, il raconte «mon père est maraîcher dans la vallée de la Truyère. Il connaissait bien Emile. On avait la même production, des endives de pleine terre. Emile, il fait partie du patrimoine, c’était quelqu’un. Mais avec un troupeau de 200 vaches, il n’arrivait plus à faire les deux».

Les endives de Jean sont rangées, alignées comme des obus à ailettes. Avant l’arrivée des premiers clients, il grille une clope. Y’a pas besoin de battre le tambour, ça vaut le détour, les belles de jour sont de retour.

Il est 7h30, le marché prend sa forme habituelle, le placier fait son petit tour. Je parle triathlon et Templiers avec un marchand de poulets décapités. Des Templiers, j’en parle avec Christophe «alors, ça va se faire ?». J’en parle avec Loïc, les bras encombrés. Il ose juste un petit mot «alors ?». Je croise Claire, un bout de chou dans les bras, dans l’embrasure de son bel étal, éclairé comme dans les ruelles de marché Central à Kinshasa. Ce n’est pas encore l’heure de la crèche. On parle instagram, transhumance et…Templiers, l’apicultrice de Massebiau m’interroge «alors, les Templiers ?«.

Je passe la tête sous le porche. Loulou et Carole déchargent les caisses de légumes et de fruits. Carole déplie une table, puis une seconde. Loulou m’interpelle «alors les Templiers ?». Je n’ai pas le temps de répondre qu’il avance «bon ben nous, je pense que c’est cuit». Carole a l’œil triste, Loulou la mine triste. Pour eux, il ne fait aucun doute que le Trail du Roc de la Lune sera annulé pour la seconde année. «C’est d’autant plus dur que vous aviez tout rebâti sur le site d’Alzon?», il répond «même les parcours, tout était nouveau, tout sur le Gard. Là, on se pose des questions. On se demande vraiment si les bénévoles vont repartir».

En quinze ans, ces paysans installés au pied du St-Guiral se sont faits au culot et à l’envie un joli petit nom dans le monde du trail. Des organisateurs atypiques loin des «matuvus» du trail, des boîtes de com et des O.T. où l’opportunisme l’emporte sur la passion. Ce couple comme sorti d’un film de Claude Sautet, agriculteurs-trices sur les pentes de la Montagne de Labarthe a démarré à la manivelle, à l’huile de coude et une bonne poignée de main pour convaincre et accueillir là où autrefois se déroulait l’un des tous premiers marathons organisés en France dans la vallée de la Dourbie. Des débrouillards, des démerdards rôdés à tous les temps, trente ans de métiers, on appelle cela l’école du marché.

Loulou et Carole maraîchers de St jean du Bruel
Loïc Alméras arboriculteur dans la vallée du Tarn

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