QUAND LES CARAPACES SE FISSURENT

Quelle que soit la raison, il y a toujours un côté très solennel à monter les marches d’une mairie. Pas à la Chaban-Delmas sur le perron de son duché d’Aquitaine, la serviette sous le bras, la foulée alerte et le sourire bright écarlate. Non… ! Avec silence, à pas feutrés sur le velours rouge de l’escalier, en tenant ferme la rampe de bois verni, un clin d’œil bref aux visages de granit, aux peintures à l’huile représentant ces notables d’autrefois, abbés, avocats, écrivains qui ont œuvré pour le bien de la cité. Pour atteindre enfin le sommet, la salle du conseil. Ce n’est pas un lieu que l’on tutoie, où l’on s’adosse les épaules courbées à un mur. On évite de faire grincer le parquet, de s’asseoir sur le velours brossé, on se loge dans un des coins, dans une douce pénombre à l’écoute de voix lointaines. Et on attend.

Plus que jamais, j’ai ressenti cela en grimpant les marches menant au premier étage de la mairie en ce jour de réunion de crise, dans cette grande salle carrée au bureau ovale. Une pièce dépouillée qui invite à la concentration, un écran blanc, un plan de Millau vu du ciel et cette peinture signée Lucien Lapeyre auteur de nombreuses scènes retraçant l’épopée napoléonienne. Celle accrochée au mur est de celle-ci, un hussard et deux soldats en bicorne en discussion au pied d’un chaudron avec un vieil homme, travailleur des champs, saboté et appuyé des deux mains sur une canne ou plus certainement sur le manche d’un outil.

L’ordre du jour a été fixé, faire le point des contrôles, sur les demandes de repas pour la cuisine centrale, les grands événements en voie d’annulation, la très problématique rentrée scolaire et l’approvisionnement en masques. La porte reste ouverte, je m’esquive dans le couloir mais j’entends les mots de Christophe Saint-Pierre, le maire sortant, le maire restant «les incivilités se font de plus en plus nombreuses, on constate un net relâchement. Certains se moquent même des contrôles». J’entends parler de drone, de messages diffusés par micro, je m’échappe et je monte au troisième. Je pousse la porte du service financier, Isabelle est là le matin, Hervé l’après midi. Ainsi, ils ne se croisent pas. Curieusement rien de changé, payer les factures, effectuer les virements, voilà le quotidien au train-train. Romain Bouat est lui deux bureaux à reculons dans cet étage administratif, un jeune Millavois recruté en 2012 à la Direction du Personnel. Aujourd’hui, il est à l’écoute des agents aux plannings bouleversés, la police sur le front, à l’étouffoir, dans les couloirs du confinement, les agents mis à disposition auprès des EHPAD, ceux volontaires pour le CCAS. Il explique « nous avons une mission de service public, donc on ne peut pas mettre en danger les agents qui sont dans l’inquiétude. Ils formulent des questions qui sont légitimes sur la prévention aux risques».

Je redescends de deux étages par un étroit escalier en colimaçon. Je traverse une pièce sombre où cinq chariots sont comme à quai depuis le soir des élections. Ils sont chargés de caisses empilées qui ont servi à la collecte des bulletins de vote dépouillés. Je traverse le hall d’entrée, seul un trait de lumière passe en fente étroite sous la porte d’entrée principale. Au pied de l’escalier central, le buste du vicomte Louis de Bonald puis celui de l’écrivain Eugène de Planard, je tourne à gauche. Les bureaux retrouvent de la lumière, c’est le guichet unique. Seule Marie Lyse est au téléphone. Elle parle d’une voix calme «non madame, les sacs jaunes ne sont pas ramassés. Je suis navrée». Elle tient une main courante qui permet d’actualiser en direct une foire aux questions également disponible sur le site de la mairie. 55 appels ont été passés en 4 heures. Les questions sont souvent les mêmes, le port et la demande de masque, l’autorisation de sortie, comment se rendre à son jardin, comme obtenir un délai de paiement pour sa facture d’eau. Marie Lyse, qui habituellement travaille au service urbanisme, fait le chef de gare, elle trie les appels et oriente sur les services compétents, le plus souvent le CCAS et l’écoute Allo Seniors et l’écoute psychologique. Parfois les messages s’allongent, le besoin de parler, de vider son sac, de soulever le couvercle et abaisser une tension palpable dans l’intonation, dans le souffle des mots.

Dans les couloirs, je croise un cadre de la Mairie, il me signifie «cette partie, il faut vraiment la gagner, c’est décisif». Car il ne faut pas jouer au poker menteur, c’est cartes sur table pour parler, rassurer et s’engager.

Sylvie vient du service des sports. Je la retrouve dans un bureau de la mairie annexe. Dès le début du confinement, elle s’est engagée dans ce nouveau service créé en urgence et baptisé Allo Seniors et Personnes Isolées. Devant elle, une série de masques multicolores étalés sur le bureau, réalisés avec des chutes de tissu. Il reste les élastiques à coudre entre deux appels. Elle est fière de dire «j’ai toujours aimé coudre, j’ai fait moi-même ma robe de mariée».
Sylvie a été rejointe par Marie du service culture avec en soutien Romain, Sylvain, ainsi que Florence et Anne du CCAS. Elle explique «ce fut inédit. Nous avons eu de l’autonomie pour nous organiser. Pour réaliser des fiches». Elle feuillette ce qu’elle appelle un book à la couverture souple dans lequel toutes les situations, toutes les demandes ont été notées. Elle ajoute «nous, on sert d‘intermédiaires», Marie renchérit «nous, nous sommes ici pour écouter, on essaie juste de calmer comme nous le pouvons mais nous ne sommes pas psychologues». Car les frontières de la vulnérabilité ont volé en éclats, plus de fragilités, plus d’angoisses, quand les carapaces se fissurent, quand la poisse brouille la vue et crée de l’imprévu. Des questions en rafale, des appels dignes, parfois contrits : «mes enfants ne peuvent plus venir pour me bêcher mon jardin, pouvez-vous m’envoyer quelqu’un ?»… » «les gamins courent jusqu’à très tard dans la nuit dans la cage d’escalier, je n’en peux plus» Refusant la venue de la police, c’est Fabien le médiateur qui a été chargé de régler ce conflit. Des appels également très surprenants comme celui d’une dame de La Rochelle «mais qui donne à manger au lapin du square Malraux ?».

Il est 13h15, Florence n’a pris qu’une pose de trente minutes, elle vient en renfort de l’équipe. Sylvie et Marie l’accueillent avec un grand sourire, l’une des deux précise «on ne se connaissait à peine, mais ce travail d’équipe, c’est enrichissant». Florence est travailleuse sociale au sein du CCAS et du réseau gérontologie en lien direct avec la cellule Allo Seniors. Les visites à domicile stoppées pour limiter les risques de contamination, l’accueil au bureau également, les aides ménagères en pointillé, les enfants interdits de présence, il y avait urgence pour ne pas rompre ce lien fragile comme un fil de soie avec les personnes seules en émoi. Organiser le service livraison des repas, téléphoner aux 200 personnes identifiées vulnérables dans le Sud-Aveyron, c’est le quotidien renforcé de Florence d’être en connexion avec les soignants, les enfants, les bailleurs pour éviter les décrochages, les déroutes fatales dans le silence de l’isolement. Elle raconte cette anecdote « ce matin, j’étais au bureau, une personne a sonné. J’ai ouvert car celle-ci insistait vraiment. Mais le confinement a bouleversé son rythme conditionné, ses habitudes Il s’agissait de quelqu’un qui n’aurait jamais dû se déplacer mais elle avait besoin de parler et formuler sa demande».

J’ai salué Sylvie, Marie et Florence, j’ai pensé «quelle énergie». J’ai quitté la mairie en longeant le parc éponyme. L’arrosage s’est déclenché, au loin la silhouette d’un jardinier. Les fleurs étaient guillerettes, les tulipes perroquet se dandinant, prêtes à jacasser, à caqueter, à sonner la charge. J’ai eu envie de m’asseoir et de savourer.

Texte et photographies réalisés le mardi 14 avril 2020, le 29ème jour du confinement dans la Mairie de Millau

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