Silva Ricard optimiste, entre la parade annulée et ses futurs projets

Depuis 43 ans, Silva Ricard émerveille petits et grands Millavois avec ses représentations de danse plus spectaculaires les unes que les autres. Femme ambitieuse, passionnée, elle a pourtant dû faire face à l’épidémie du coronavirus et a dû annuler ses spectacles et la Parade de Noël à Millau cette année. Rencontre avec une personne résolument optimiste.

Anaïs Bertrand (A.B) : Bonjour Silva !

Silva Ricard (S.R) : Bonjour !

A.B : Pouvez-vous vous présenter pour celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

S.R : Venant en France de mon pays natal la Croatie, je trouve une petite ville adorable qui s’appelle Millau et je m’y installe après avoir parcouru un peu le monde : l’Afrique… et de nombreuses autres expériences hors frontières. Puis je décide de me consacrer à ma passion, dans une ville où il n’y avait pas de choses ou très peu de choses et je me dis : « Ce n’est pas l’endroit qui fait la chose, c’est la passion qui fait la chose dans l’endroit ! ». Et cela se révèle vrai puisque depuis 43 ans, je suis là et j’ai formé beaucoup de monde. La passion continue et je continue malgré l’âge qui avance (rires) et même qu’il y ait des virus ou pas de virus, je me bagarre et j’ai encore envie de donner et d’échanger.

A.B : Combien de spectacles avez-vous réalisé au total au cours de votre carrière ?

S.R : Je ne pense pas qu’on puisse les compter… Parce qu’il y a ma carrière d’abord, qui a commencé quand j’ai terminé ma formation à 15 ans. Il y a donc cette période de danse d’abord, après ce fut la découverte de l’Afrique et le travail là bas qui a été extraordinaire et extrêmement enrichissant et ensuite il y a eu ma venue à Millau où tout s’est établi. Mais en Afrique aussi ! J’ai pu avoir le théâtre en Algérie qui était fermé ! C’était un peu la Belle au Bois Dormant (rires). Ça dormait depuis 100 ans, j’arrive et on me permet d’ouvrir le théâtre et je donne Coppélia au Théâtre de Annaba…Ce fut extraordinaire ! À l’époque c’était inimaginable. Donc… voilà c’est une vie qui est riche de curiosité et les spectacles se sont enchaînés parce que je suis boulimique un peu (rire). Je ne mets pas de freins et voilà donc… Il y a des centaines de spectacles, de manifestations, de voyages, d’échanges avec des associations sportives avec lesquelles j’ai toujours trouvé un moyen de collaborer, de faire des choses intéressantes comme avec l’Aïkido par exemple.

A.B : Cette année a été celle de l’épidémie du Coronavirus, une période particulière. De quelle façon a-t-il modifié vos habitudes ?

S.R : Là c’était un gros hic ! Parce que finalement enchaînée à la maison, je ne pouvais pas bouger… et tout le monde avait le même problème, je n’était absolument pas exemptée ! Mais…Ce fut difficile. Et puis… une chose est extraordinaire ! Moi qui vivait entre quatre murs : la maison, la salle de danse, la maison, la salle de danse…Finalement le virus me permet de sortir et de me promener. Et là, je découvre une merveille ! Je découvre que là où j’habite, il y a des choses extraordinaires… Je découvre les saisons !

Choses que je ne connaissais pas. Par exemple, le printemps pour moi, ce n’est pas le printemps, c’est la préparation des spectacles. Et là… tout à coup ! Couleurs, odeurs, ballades ! J’en prends pour toutes les années où je n’ai pu voir tout ça (vive émotion.)

A.B. : Avez-vous eu des regrets de voir que vous ne pouviez pas réaliser votre spectacle de fin d’année

S.R. : Bien sûr… Mais… je pense que c’était une bonne chose que je rencontre ce virus. Parce que je n’aurais jamais pu savoir ce que ce sont les fleurs, les cueillir, prendre l’odeur ! Et d’ailleurs à l’issue de tout cela,  j’ai fait des cours dehors et c’était une découverte. Je me rappelle que chez moi, mes tout premiers spectacles se sont passés à Dubrovnik. Dubrovnik, vraiment une grande ville avec une histoire extraordinaire. L’été on avait un festival et je me rappelle que l’on dansait sur une plateforme dans une forteresse. Donc j’avais une expérience de spectacles en extérieur depuis le plus jeune âge… Et finalement quand je tourne ma tête vers le passé, je peux voir que le dehors m’a quand même accompagné très souvent.

A.B. : À Millau vous avez réalisé également des spectacles en extérieur… comme ceux dans la cour du CREA ?

S.R. : Ah, vous vous souvenez des spectacles au Créa. On avait une vie dehors,  dans la cour du Créa qui était extraordinaire. Mais ce dehors était moins large parce que je n’avait pas visité toute la nature. Là maintenant j’ai tout découvert les couleurs, les odeurs… et j’ai tellement envie, si la santé me le permet, si tout va bien, de profiter de faire les choses avec la nature, à l’extérieur pour les gens, pour donner un ensemble. On est lié avec la terre, le rythme vient de la terre, le corps se met en mouvement avec la terre, les appuis sont dans la terre. J’aimerais suivre cette voie et trouver des endroits cohérents avec cette façon de voir les choses. D’ailleurs j’ai trouvé un endroit au bord du Tarn où j’aimerais donner un futur spectacle. Le virus m’a rendu quelque part service parce que cette nature me serait passé à côté parce que je me suis jamais donné le temps de marcher et de connaître autre chose que la danse.

A.B. : L’expérience tirée de cette période hors du commun est-elle finalement positive ?

S.R. : Je la tourne du côté positif même si cela m’a beaucoup ennuyée. Mais cela m’a permis de me rencontrer. J’avais le temps de me retourner vers la lecture, vers le calme et vers des atmosphères dont j’avais oublié l’existence et ça… c’est le plus beau cadeau que l’on ait pu me faire ! Et maintenant, je suis enrichie de cette expérience et je pense que j’ai retrouvé un élan, une forme… même si les nouvelles ne sont pas très bonnes. Je pense que l’on arrivera quand même encore à danser à partager des choses ! On ne peut pas donner cette culture de la danse que via les réseaux sociaux. Même si les gens ont pu découvrir cette culture à travers les écrans. Mais j’en étais saoule de voir cela ! On devrait pouvoir s’ouvrir à la culture autre que par l’Internet !

A.B. : Cette nouvelle expérience en pleine nature a-t-elle séduit tes élèves ?

S.R. : Beaucoup d’adultes et d’adolescents ont découvert que le parquet pouvait être remplacé par une terre cabossée et pas confortable, mais ils se sont tenus, ils sont venus à tous les cours. Il n’y avait pas de musique, on donnait le rythme avec le corps. C’était un véritable retour aux sources ! Quand on voit l’histoire de la danse, elle vient de là !

A.B. : Comment pensez-vous pouvoir gérer la reprise des cours dans le studio ?

S.R. : La question de la reprise des cours dans le studio est difficile… et je pense que je vais commencer les cours dehors de nouveau tant que le temps me le permet ! J’ai des grandes baies que je peux ouvrir dans le studio mais tant qu’il ne fait pas froid. Si tout le monde doit porter le masque, je ne sais réellement pas comment on va supporter les cours ! Tenir les cours sans respiration est difficile !  Celle-ci est importante pour le corps… Avec le masque, ça devient très compliqué et nocif. Alors pour l’instant, j’essaie de me forcer à le porter mais si ça continue et si ça s’aggrave, on sera de nouveau obligés de fermer le studio…

A.B. : Imaginez-vous pouvoir refaire un ou plusieurs spectacles dans l’année qui vient ?

S.R. : J’imagine pouvoir faire un spectacle dans l’année qui vient. J’en parle déjà, je m’y prépare. Il y a notamment la fête de la Capelle, j’ai envie d’y participer, de m’impliquer. En plus cette année, nous ne pouvons pas organiser la parade… Je me dis qu’il y aura peut-être des petites manifestations qui pourront nous donner l’occasion de sortir et de réaliser des choses en extérieur.

A.B. : Justement vous évoquez la Parade de Noël qui illumine Millau depuis maintenant 7 ans. Celle-ci n’aura donc pas lieu cette année. Pourquoi ?

S.R. : Nous nous sommes entretenus avec les responsables municipaux et il y a trop de problèmes dans les préparations. Toutes les créations de décors costumes etc se passent dans des lieux confinés et je ne peux pas prendre la responsabilité que les gens travaillent dans la proximité même s’ils sont masqués. Toutes ces personnes qui ont un certain âge ne peuvent pas travailler sur trop longtemps avec les masques. Et puis on ne reste pas sur place quand on travaille là dessus et on ne peut pas se laver les mains toutes les 5 minutes. Et qui va signer la responsabilité de recevoir 10 ou 15.000 personnes en ville ? Pour une parade où les gens sont serrés les uns à côté des autres et ne bougent pas. C’est illusoire.

A.B. : C’est une déchirure pour vous ?

S.R. : C’est un grand regret parce que l’équipe est extraordinaire ! J’ai toujours dit que Millau possède un noyau de gens qui ont toujours envie de se mobiliser. En plus, vu qu’il s’agit d’une organisation bénévole, il n y a pas d’intérêt matériel et l’effort vient sans limite notamment lors de la préparation de la parade. C’est extraordinaire ! Il faut préserver cette envie de donner et voir ce que l’on peut créer ! On ne se donne pas beaucoup de moyens. Par exemple, l’an dernier, nous avons créé des costumes en carton ! La parade reviendra l’an prochain mais cette année, il y aura une petite pause.

A.B. : Vous allez former cette année la 4ème génération de danseurs et danseuses sur Millau. Avez-vous une idée du nombre de personnes que vous avez amenées vers le métier de professeur(e) de danse ?

S.R. : 63 ! Je suis à la 63ème personne que j’ai formée professionnellement dans mon école de danse et qui vit de cet art sans être passée par une institution. Il y a Edvina, Marine Fritchi toute cette génération avec qui je continue à avoir une relation formidable et je trouve ça extraordinaire ! Tout ça ce sont des jeunes qui étaient tellement passionnés… Actuellement, je vois moins la passion, parce que je trouve que l’esprit des jeunes est très ouvert sur le monde. Ils arrivent moins à se canaliser. Ils ne peuvent pas se dire : “je vais vivre sans réseaux sociaux car je dois exercer mon corps pendant 4 heures par jour pour accomplir mon rêve !” Et c’est dommage ! Dans les dernières générations, j’en compte un ou deux par an de véritables passionnés…Avant, c’était des groupes entiers de personnes dévouées à la danse, mais les temps changent et il faut l’accepter à tout niveau ! Pourtant je suis têtue mais je suis obligée de lâcher prise. Je l’accepte mieux maintenant, avec l’âge que ça n’accroche pas comme je le souhaiterais. Je m’assagis ! (rires)

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