“LA GUERRE, CE N’EST JAMAIS FINI”

Les porte-drapeaux sont les inconnus des cérémonies commémorant les Grandes Guerres. En ce jour du 11 novembre 2020, dans le cadre d’une cérémonie très confidentielle, Jean Pierre Gallois et Noël Henninger se sont figés dans le silence, le dos au monument aux morts, Parc de la Victoire. Portraits de deux porte-drapeaux.

10h30, avenue de la République, passé la voie de chemin de fer, trois hommes remontent d’un bon pas en direction du Parc de la Victoire. Monsieur Valero, digne et droit dans son long manteau noir, encadré par Jean Marc Gallois et Noël Henninger, les deux porte-drapeaux affectés à la cérémonie du 11 novembre 1918. L’un est grand, habillé d’un blazer noir, ganté de blanc et coiffé d’un béret vert sur lequel est agrafée la Croix de Lorraine, c’est Monsieur Gallois. L’autre est petit, blouson noir, cravate noire, ganté de blanc. Sur le côté droit de son béret noir, l’insigne dorée de l’Infanterie Métropolitaine, c’est Monsieur Henninger.

Les portes drapeaux, ce sont ces hommes emmurés dans le silence, discrets, le menton relevé, le buste droit comme une lame effilée de baïonnette, ce « fruit de flamme et de fer digne de l’enfer » comme l’écrivait Voltaire. Le cérémonial est connu. Une routine particulière, monté sur son 31, tiré à 4 épingles, quatre sorties par an, le 8 mai, le 14 juillet et en enchaîné Toussaint et 11 novembre. Dans la discrétion, d’un pas mesuré, ils se rangent de chaque côté du Monument aux Morts.  Pieds joints ou jambes légèrement écartées, la main gauche tendue et plaquée comme une arme blanche sur le pli de la couture du pantalon, la main droite, le poignet ferme, sur la hampe du drapeau.

A la gauche du monument mort, le porte-drapeau Gallois se fige immobile. Le porte-drapeau Henninger se range à gauche, de marbre, yeux plissés, pour une cérémonie au pas de charge, des discours bien écrits mais vite envoyés. Tout juste trois curieux accrochés aux grilles du Parc, l’attaché de communication du Camp du Larzac, la photographe de la ville de Millau, deux bambins assis sur u{“type”:”block”,”srcClientIds”:[“058d16b0-c4aa-4a4c-9e2d-be30198ed894″],”srcRootClientId”:””}n banc, les guiboles dans le vide, à regarder ce spectacle insolite et indéchiffrable à l’âge de découvrir Mario les deux pouces sur leur première Nintendo.

Tous les deux l’expriment ainsi, être porte-drapeau, c’est rendre honneur à la nation. Tous les deux sont d’anciens militaires, comment pourrait-il en être autrement. Noël Henninger, c’est un Lorrain, né à Verdun, pupille de la nation élevé par sa grand-mère. Lorsqu’elle décède, il s’engage dans l’Infanterie Métropolitaine et devient tireur missile, chef de groupe dans la section Milan. Ses faits d’arme remarquables, six mois et demi au Liban en 1984 avec les Forces des Nations Unis comme Unité d’Interposition suite aux tensions nées en bordure de frontière Israélo-Libanaise pour renforcer l’armée libanaise et former une zone tampon entre les deux belligérants. Il finira sa carrière au camp du Larzac et c’est tout naturellement qu’en 1995, il devient porte-drapeau «pour rester dans la branche» dit-il « pour «retrouver les anciens».

Noel Henninger
Jean Marc Gallois

La carrière militaire de Jean Marc Gallois est toute autre. La même conviction que son compagnon de cérémonie, celle de servir la France mais dès le plus jeune âge les deux pieds dans les brodequins sur un chemin plus cabossé. Ce natif de Troyes, ville de garnison par excellence, s’engage à 18 ans, l’âge mur et tête dure pour trois années chez les commandos marine. Nous sommes fin des années 50, la France s’enlise en Algérie dans un contexte de décolonisation inéluctable. En une décade, 1 750 000 militaires combattront sur le sol algérien. A peine 20 ans sur son livret militaire, le jeune Gallois monte au front avec le commando Jaubert, héritier de la compagnie Merlet, conduit par le Lieutenant de vaisseau Champierre de Villeneuve. Brièvement le soldat Gallois raconte « j’en ai accroché des «Félouzes». J’étais voltigeur de pointe, le premier au contact, dans les djebels de l’Est Algérien proches de Tlemcem». A moins de 20 ans, il reçoit la médaille militaire des jeunes. Le 19 mars 1962, cette guerre coloniale ensablée prend fin. L’indépendance est accordée le 5 juillet 1962, Jean Marc Gallois pose armes et bagages en France et quitte son corps d’arme pour rentrer chez les pompiers pour une longue carrière. Cet indéfectible Gaulliste l’explique ainsi «J’avais perdu des voisins de lit. Quand je suis rentré avec mon unité dans la Marne, j’ai eu le sentiment de laisser quelque chose derrière moi».

Le jour où la dépouille de Maurice Genevois, l’auteur-poète-académicien mais surtout le grand combattant de la Grande Guerre, est transférée aux Invalides,  les discours s’enchaînent dans l’anonymat et le silence du Parc de la Victoire, courts et précis, le message de l’UFAC lu par Claude Valero président de la section locale puis celui lu par Patrick Bernié, Sous-Préfet de l’Aveyron et écrit par Geneviève Darrieussecq ministre déléguée. Des mots saisis comme des vols de feuilles mortes «la flamme veille. Elle est chaque jour ravivée pour que la mémoire ne s’éloigne à jamais dans nos communes, dans nos villages, dans nos cimetières, dans nos familles. C’est le tombeau de la République».

Les deux porte-drapeaux ne cillent pas. Tout juste ont-ils levé, à l’angle V,  le drapeau le temps venu pour que l’on puisse lire sur l’un d’entre e{“type”:”block”,”srcClientIds”:[“058d16b0-c4aa-4a4c-9e2d-be30198ed894″],”srcRootClientId”:””}ux «Valeur et Discipline» à l’annonce de l’identité des soldats tués sur le front en cette année 2020 dont 7 uniquement sur le front de l’opération Barkhane au Mali et au Sahel. Jean Pierre Gallois confie son émotion «à l’appel des morts, on se concentre. J’ai surtout été très ému lorsque l’on énonça les deux noms, celui de l’adjudant-chef Michel et du brigadier Monguillon, tous les deux du 5ème RHC. Ce fut l’unité de mon fils». Il raconte comment Christophe s’engage pour suivre le sillage du père « j’étais chez les pompiers. Je reçois un coup de fil du directeur de Jeanne d’Arc. Je viens d’avoir votre fils. Il veut s’engager ». Le père répond « ah bon, je ne savais pas ». Le directeur poursuit «je viens de l’apprendre car il fait l’objet d’une enquête de moralité».

La flamme est enfin rallumée par Claude Valero, bras tendu vers le cercle s’embrasant comme un feu d’allumettes. Deux hymnes, une Marseillaise pleureuse et ombrageuse ricochant sur ce mur de recueillement et de prières, fin de cérémonie.

Jean Pierre Gallois et Noël Henninger replient leur drapeau respectif et le placent chacun sous le bras pour rejoindre la maison des Anciens Combattants. Il s’agit de cette jolie petite maisonnette coincée entre la voie ferrée et le square Malraux. Elle se compose de deux pièces, l’entrée, son bureau, son tableau d’affichage, une carte ancienne de l’Afrique du Nord, les cravates et drapeaux de chaque corps d’armée alignés comme des fusils d’assaut, des caisses de vieux livres, des collections de poche, de la littérature à 1 franc au papier jauni où les histoires couchées sentent sentent la sueur, la sable chaud et l’effroi de la mort.

Porte de droite, vous rentrez dans une pièce musée, une pièce mémoire enrichie au fil des donations pour que écoliers, collégiens et lycéens n’oublient à jamais. Images anciennes, cartes de l’Indochine, obus de la première guerre posés comme des trophées, les médailles encadrées de la Millavoise Perrine Cros cantinière chez les Chasseurs à pied sous Napoléon III, un pistolet Luger récupéré sur la dépouille d’un soldat allemand, le portrait de Jean Moulin. Devant une photographie noir et blanc montrant le Général de Gaulle inspectant les troupes, Noël Henninger précise «il faudrait remettre la morale à l’école», son voisin de ricocher «car la guerre, ce n’est jamais fini».

Jean Pierre Gallois membre de l’Office National des Anciens Combattants explique son action auprès de cet organisme regroupant toutes les unions des anciens combattants «nous venons même en aide à des personnes en difficulté. Comme actuellement, nous avons instruit un dossier pour soutenir deux militaires d’origine afghane, le père et le fils naturalisés français. Ils étaient interprètes sur le théâtre des opérations en Afghanistan avec l’armée française». Son autre grande interrogation débattue auprès des services préfectoraux «comment recruter de nouveaux porte-drapeaux, seuls 15 sont décomptés en Aveyron». Dans la lumière tamisée de cette petite pièce où le recueillement s’impose, une petite lueur d’espoir rougeoie, il précise «l’an prochain, nous aurons deux jeunes enfants porte-drapeaux âgés de 7 ans. Peut-être seront-ils de la cérémonie du 8 mai ?». Retranché derrière son masque, il ajoute avec un petit sourire taquin «Si nous avons tué la Covid ?».

Claude Valéro

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