UN COUREUR DE SOWETO AUX 100 KM DE MILLAU

Samedi 26 septembre devaient avoir lieu les 100 km de Millau. Cette épreuve forte de ses 48 éditions fourmille de petites et grandes histoires. Nous en avons choisi une, la venue de Philemon Mogashane en 1991, un coureur originaire de Soweto en Afrique du Sud invité par le magazine VO2 et chaperonné par Jean Marc Bellocq, 8 fois vainqueur de Millau.

Photos Gilles Bertrand et Yves-Marie Quemener

1991, l’Afrique du Sud vit d’un point de vue constitutionnel les dernières heures de l’apartheid. Avec l’arrivée au pouvoir de Frederik de Klerk, les réformes se précipitent. Les partis politiques sont légalisés en 1990, année du début des négociations entre le gouvernement afrikaner et l’ANC l’organe politique luttant pour la fin d’un régime ségrégationniste et séparatiste.  Vont suivre alors quatre années de négociations pour aboutir en mai 1994 à la première élection multiraciale et l’arrivée au pouvoir du leader charismatique Nelson Mandela libéré de sa geôle en février 1990 après 27 années d’emprisonnement.

C’est dans un tel contexte qu’en 1991, un coureur d’Afrique du Sud est invité à courir les 100 km de Millau. Une initiative osée car ce pays exclu des Jeux Olympiques de 1968 est toujours sous le joug d’un boycott sportif et culturel. La célèbre équipe des Springboks se retrouve interdite et isolée des rencontres internationales. Le Grand Prix de Formule 1 disputé sur l’anneau de Kyalami n’est plus organisé dès 1985. Les coureurs sud-africains sont, eux aussi, bannis des Championnats du Monde et Africains avant d’être réadmis uniquement en 1992 sur la scène mondiale lors des J.O. de Barcelone. Sur la piste de Monjuic, on assiste au très célèbre duel opposant l’Ethiopienne Derartu Tulu à la Sud-Africaine Elena Meyer sur 10 000 mètres, immortalisé par le très symbolique baiser des deux concurrentes enlacées devant les caméras du monde entier.

L’équipe de VO2 avec Philemon Mogashane et Jean Marc Bellocq
Jean Marc Bellocq en 1989 à Millau pour sa 8ème victoire

Mardi 25 septembre, Roissy 1, Philemon Mogashane sort du tunnel. Costume blanc crème, chemise blanche froissée par une nuit recroquevillé sur son siège, ce coureur originaire de Soweto le grand township de la banlieue nord de Johannesburg, mineur de profession dans une mine de diamant, met un pied sur le sol France. En haut de l’escalator, un homme pour l’attendre, Jean Marc Bellocq, huit fois vainqueur des 100 km de Millau, 6h28’31’’en 1989, un record perché telle une boîte à souvenir inaccessible. Jean Marc Bellocq. Monsieur Ultra, une longue décade, un palmarès plus lourd qu’un coffre-fort riche de 27 victoires sous les 7 heures sur 100 km, 256,340 km aux 24 heures de Niort, vainqueur de la première édition de Millau – Belvès et un record de France en 6h26’13’’ établi à Amiens deux semaines après avoir couru Millau.  Chapeau Monsieur Bellocq.

Ce Parisien, responsable qualité d’un laboratoire aux hôpitaux de Paris, à la fois discret mais langue bien pendue lorsqu’il le faut, entretient un lien particulier avec l’Afrique du Sud. Coureur globe-runner comme on les surnomme à l’époque,  on le voit traverser le Sahara et la Sibérie en courant, deux «continents» hostiles. Alors pourquoi ne pas courir avec les meilleurs ultra-runners d’Afrique du Sud dont Bruce Fordyce, 9 fois vainqueur des célèbres Comrades, par ailleurs farouche militant anti-apartheid ? En 1989, son année de grâce, on l’invite pour courir les 100 km de Stellenbosh, épreuve interdite aux étrangers compte tenu du boycott. Lui veut voir, veut écouter, veut comprendre en se brassant avec cette communauté noire opprimée et muselée. Il termine 4ème en 6h37’48’’ puis aussitôt disqualifié pour avoir transgressé le bannissement. Quatre mois plus tard, South Africa again, pour disputer les Comrades. Au départ de ces 91 km, il retrouve Bruce Fordyce, belle bagarre sur les routes enflammées du Natal entre Durban et Pietermaritzburg, il termine 4ème et tisse des liens durables avec cette communauté de coureurs qui aspire à s’ouvrir enfin sur le monde.

Bruce Fordyce dossard 3

Grâce à ses contacts, Jean Marc Bellocq sera l’artisan de cette aventure alors que l’Afrique du Sud vit au rythme des règlements de compte, du sauve qui peut des classes blanches réactionnaires et de la délinquance qui endeuille les towships.  Dans un premier temps, Bruce Fordyce est pressenti pour courir Millau. C’est finalement Philemon Mogashane 6h35’22’ à Stellenbosch qui accepte l’invitation proposée et financée par le magazine VO2. Débute alors un chemin de croix administratif pour lui obtenir un permis de sortie. Quant à l’inscription aux 100 km de Millau, pour contourner le boycott, VO2 l’inscrit sous un faux nom.

1991, c’est l’année du vingtième anniversaire, plus de 3000 coureurs attendus, de surcroît championnat de France de la discipline et invité secret Philemon Mogashane chaperonné par Jean Marc Bellocq et l’équipe de VO2.

A peine le périphérique parisien franchi que la presse nationale s’empare de cette histoire, le Monde, Libération, l’Equipe Magazine, France 3 avec Yves Garric et France 2 avec Patrick Montel en urgence, cap sur Millau où un ministre Lionel Jospin est même présent pour donner le départ.

Patrick Montel (au centre) en tournage pour France 2
Philemon Mogashane reçoit la médaille de la ville des mains de Gérard Deruy

Dans la cité du gant, Philemon est reçu comme le messager pour une Afrique du Sud nouvelle et tolérante, hôte particulière et attentionnée dans le salon de la Mairie. Le maire socialiste, Gérard Deruy, a compris la portée symbolique. Philemon Mogashane reçoit la médaille de la ville sous les caméras de France 2 et France 3. En sortant de la mairie, en homme libre, Philemon s’interroge accomplissant quelques pas dans les rues de Millau “ah, j’ai compris, ici en France, vous avez des villes où il n’y a que des vieux comme ici, et il y a des villes pour les jeunes où l’on travaille. Je me trompes ?”

Quant à la course ? Sur 100 km, les scénarios ne se réalisent pas toujours comme écrits dans mille rêves et songes obscurs. Une reconnaissance du parcours a bien été réalisée, les consignes furent simples «Millau, c’est coriace, deux fois Tiergues c’est deux fois un Iceberg, deux fois St Georges, c’est deux fois un coupe gorge. Ca se gagne uniquement dans la seconde partie, ça se gagne à l’expérience, ça ne se gagne jamais au culot».

Dès la 4 voies, Philemon Mogashane est déjà en tête pour plus de 40 km

Départ donné dans l’impasse Jules Merviel, au pied de la Cité du Stade, Philemon en ligne un, devant lui, trois coureurs en fauteuil et c’est l’envolée. Jean Marc Bellocq sur son vélo, la barbe bien taillée, a beau freiner l’oiseau échappé pas vraiment effarouché, mais rien n’y fait. Une première boucle à faire le beau et Philemon rentre dans le rang avalé par un Roland Vuillemenot dodelinant dans son style si peu orthodoxe mais si puissant. Panique dans l’équipe de France 2, le reportage prend l’eau, Philemon coince et rétrograde. Maurice Mondon le double puis le Catalan Christian Roig. Philemon rentre dans le dur, feu follet cramé. Il rentre sur la piste en cendrée du stade, les pieds rasant, 6ème en 7h34’41’’ à une heure de son record.

Le soir, il soigne son désespoir en vidant une bouteille de Bordeaux, un peu, beaucoup sonné. Il répète jusque tard dans la nuit «mais je ne comprends pas, ya rien à gagner dans cette course, c’est pas possible, c’est pas possible ?».

Le lendemain, il se réveille apaisé. Sa volonté avant de grimper dans l’avion, voir la mer et se baigner. A Palavas, on se défroque pour un bain d’automne. Dans l’eau fraîche, Philemon se trempe et retrouve ce sourire presque enfantin. Sur la plage, il ramasse quelques coquillages, une poignée de sable glissée dans une grande enveloppe. Souvenir d’une terre de liberté à savourer. Quel privilège !

Roland Vuillemenot sacré champion de France
Philemon Mogashane au marché de Millau le vendredi
1160Petit déjeuner avec corn flakes, pasta et tranches de jambon

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